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15 déc. 2015

Chronique de l'emprise de la Mafia en Amérique avec la complicité du gouvernement (partie I)



« Donnez-moi vos pauvres, vos exténués
Qui en rangs serrés aspirent à vivre libres,
Le rebut de tes rivages surpeuplés,
Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte
De ma lumière, j’éclaire la porte d’or ! »

– Emma Lazarus, texte gravé sur le socle de la Statue de la Liberté.

Lorsqu’Emma Lazarus compose son texte en 1883, le crime existe en Amérique, mais il n’est pas organisé.


Tout va changer dans les années qui suivent avec l’arrivée en Amérique de ces millions de pauvres, d’exténués, de déshérités, Polonais, Juifs, Italiens, etc., qui transforment les grandes villes américaines.

Ainsi, 350 000 Italiens émigrent dans la seule année 1910. Le Lower East Side devient la « Petite Italie ». 



On trouve des « Petites Italies » un peu partout à Boston, à Chicago, à Philadelphie, à la Nouvelle-Orléans.

Chaque groupe ethnique a ses criminels. Avec une différence: les Italiens, comme d’ailleurs les Chinois, viennent de pays avec une longue tradition de gangs très organisés.

Aussi, on trouve de tout parmi les criminels italiens : des ambitieux qui veulent créer des petites mafias à New York ou ailleurs, d’autres qui ne veulent pas se tracasser avec les formalités et les rituels mais qui s’inspirent de la Mafia pour racketter d’autres Italiens.

C’est le cas de la Main noire, un groupe de criminels qui sévit partout où il y a des Italiens et dont on parle dès 1904 à Montréal.

Les mafiosi ont une position confortable en Italie et n’ont pas besoin de se chercher un avenir en Amérique du Nord. Ils n’essaient pas d’établir des succursales en Amérique.



Aussi, il y a très peu de membres de la 'Ndrangheta de la Mafia qui transplantent en Amérique deux cents ans d’expérience criminelle : loyauté totale au clan, liens de famille étroits, hiérarchie claire et acceptée.

« Les Canadiens et surtout les Québécois, « doivent se réveiller et presser les gouvernements d’agir avant que la situation ne devienne hors de contrôle comme en Italie ». - Gilbert Côté, ancien directeur du service de renseignements de la police de Montréal. » (Mafia Inc., p.15)

Les premiers signes de leur arrivée apparaissent en 1890 à la Nouvelle-Orléans où un millier d’Italiens font les travaux les plus durs. Deux gangs se disputent les jobs de débardeurs. Ça s’envenime.

Le chef de police, David Hennessey, est tué. Le meurtre indigne des citoyens qui lynchent seize Italiens.



Au procès, un an plus tard, on évoque pour la première fois le nom de Mafia.

La Mafia sicilienne s’installe à New York vers les années 1890, avec l’arrivée du parrain Antonio Morello dont la famille devient rapidement le principal groupe criminel de la ville.


New York


Avec les années, des gangs ethniques se forment, deviennent des travailleurs d’élections pour les candidats du quartier, bourrent les urnes lors des élections, intimident ceux qui veulent voter du mauvais côté, etc. Une fois élu, le nouveau représentant les protège.

Ces gangs qui ne sortent pas de leur quartier sont indisciplinés, spontanés, mortels et inefficaces.

Ils ne s’en prennent qu’aux plus faibles, aux plus ignorants, aux plus désemparés de leurs propres frères de sang.

Sortant peu de leurs quartiers, les criminels irlandais, juifs, italiens ou autres, prouvent la plupart du temps que le crime ne paie pas.


Le trait d’union


Lucky Luciano est un jeune bum du Lower East Side. Avec son gang de Siciliens, il taxe les Juifs qui doivent passer dans le quartier pour aller à l’école.

Un Juif de 5 pieds 4 pouces ose le défier et gagne son respect. Meyer Lansky est intelligent, a la bosse des mathématiques et vient de finir sa huitième année.

Il travaille dans un tripot de jeu, toujours accompagné de Benjamin « Bugsy » Siegel, nettement moins intelligent mais explosif. 

Première brèche ethnique importante : des bums juifs et italiens commencent à travailler ensemble.


Meyer Lansky (1902-1983)


Lors d’une fête religieuse, Lansky fait la connaissance d’un visionnaire criminel, Arnold Rothstein

C’est lui qui a inspiré l’écrivain F. Scott Fitzgerald pour le personnage de Meyer Wolfshiem dans « Gatsby le Magnifique ».


Arnold Rothstein (1882-1928)


Rothstein a commencé sa carrière de joueur dès l’adolescence. Puis, à l’âge de 20 ans, avec le soutien d’un politicien de Manhattan, il est devenu bookmaker (preneur de paris), pour les courses de chevaux, les matchs de baseball, les combats de boxe ou les élections politiques.

Il connaît tout le monde, a des contacts partout, prête de l’argent aux criminels comme aux hommes d’affaires. Les politiciens ont un rôle taillé sur mesure pour lui.

Les politiciens ont besoin des gangs pour les élections mais ils ne veulent pas les voir. Ils font peur, n’ont pas de manières et la plupart du temps n’ont pas inventé l’eu chaude ni la façon de s’en servir.

Toujours tiré à quatre épingles, Rothstein devient rapidement le trait d’union entre la machine électorale de Tammany Hall (l’organisation du Parti démocrate à New York) et les différents gangs ethniques qui garantissent l’élection d’un candidat.

Ce criminel est aussi un excellent pédagogue : ses élèves viennent de différents gangs ethniques.

Rothstein, qui  travaille pourtant toujours seul, leur enseigne qu’une organisation est plus forte que n’importe quelle brute; que les rivalités entre les gangs irlandais, juifs, italiens sont du gaspillage.

Il explique, en gros : utilisez les meilleurs, alliez-vous avec ceux qui peuvent être utiles, foutez-vous de leur origine. Frank Costello le Calabrais, Lucky Luciano le Sicilien et Lansky le Juif sont d’accord.


Lucky Luciano (1897-1962)


La chance de passer dans les ligues majeures leur est donnée par des activistes purs et durs. Grâce à eux, pour la première fois de l’histoire, de jeunes criminels deviennent millionnaires.


Frank Costello, jeune (1891-1973)



Alcool : tolérance zéro

Depuis des décennies, des mouvements de tempérance voulaient sauver les Américains de l’esclavage de l’alcool. Depuis des décennies, les Américains refusaient d’être sauvés.

Les activistes qui savent mieux que les Américains ce qui est bon pour eux, se tournent alors vers le gouvernement et font un lobbying intense pour qu’il interdise purement et simplement l’alcool. Lourde tâche, presqu’impossible.

La Constitution américaine et ses 17 amendements concernent les activités du gouvernement, pas ceux des Américains. De plus, amender une constitution est du sérieux.

On ne l’avait fait qu’une fois depuis la fondation des États-Unis. Mais les militants occupent toutes les tribunes, créent des associations, paradent, défilent, manifestent. Finalement ils réussissent.

Le gouvernement ajoute un amendement. Désormais la constitution comprend deux exceptions qui s’adressent aux citoyens : vous ne pouvez pas posséder d’esclaves et vous ne pouvez pas acheter de l’alcool.




Le soir du 16 janvier 1920, les militants célèbrent leur victoire avec des ralliements et des sessions de prières. « Les hommes marcheront droit, les femmes souriront, les enfants riront »,  crie le preacher Billy Sunday à la foule de 10 000 personnes réunie à Norfolk, Virginie.

Avec une touchante naïveté qui force l’admiration, ils croient tous que les Américains vont simplement obéir à la loi interdisant maintenant l’alcool. En fait, une autre loi s’applique aussitôt, celle de l’offre et de la demande.


La prohibition


Le 16 janvier 1920 à minuit, la loi entre en vigueur. Durant l’heure qui suit, six hommes masqués se rendent à la gare de Chicago, maîtrisent sept personnes et partent avec le contenu de deux wagons contenant 100 000 $ de whiskey étiqueté « pour usage médical seulement ».

Toujours dans la même heure, un autre gang s’empare d’un camion chargé de whiskey; un troisième groupe pénètre dans un entrepôt et part avec quatre barils de whiskey. Le ton est donné pour les prochaines treize années.

C’est quelque chose d’inouï : toute l’industrie de la bière, du vin, de l’alcool, une des plus importantes du pays, est purement et simplement remise aux mains des criminels.



Camion de bootleggers avec son faux chargement.



Dans une première étape, les criminels des quartiers ethniques, irlandais, juifs, italiens, s’approvisionnent localement. 

Ils achètent la bière, le vin, l’alcool produits dans les sous-sols, les toilettes, les caves, les garages. Ils achètent un baril de bière 5 $, le revendent 36 $ dans un des bars clandestins qui ont poussé comme des champignons.

Mais le produit fini peut rendre les clients aussi bien saouls qu’aveugles. Pas question pour les bars clandestins le moindrement chics de vendre ce genre de trucs.

La seule solution est juste de l’autre côté d’une frontière de 4000 milles de long, le Canada.


Ciel ! Le toit coule




Les Canadiens s’adaptent à la vitesse de l’éclair. Ils importent, fabriquent, exportent. La première année de la prohibition, la valeur des importations de scotch whiskey (Grande-Bretagne, etc.) passe de 5.5 millions à 23 millions.

En Ontario seulement, on ouvre 23 nouvelles distilleries et 83 nouvelles brasseries. Durant les sept premiers mois de 1920,  la seule ville de Windsor reçoit du Québec 900 000 caisses de whiskey « pour consommation personnelle ». Windsor est en face de Détroit.

Un journaliste de Détroit écrit: « C’était absolument impossible de prendre un verre… à moins de marcher moins de dix pieds et de dire au barman débordé ce que vous désirez d’une voix assez forte pour qu’il vous entende dans le brouhaha de la foule ». 



Un tsunami d’alcool canadien s’abat sur les États-Unis et, comme dira le fabricant d’alcool Samuel Bronfman qui vend toutes ses bouteilles au Canada : « Je ne suis jamais allé de l’autre côté de la frontière pour compter les bouteilles vides de Seagram ».

Mais pour les criminels des quartiers ethniques, la production, l’importation, le transport, tout ça demande un peu plus d’organisation que de voler un dépanneur ou une sacoche.

Il faut, sur une base régulière, importer l’alcool, le transporter, le vendre avec ses fausses étiquettes, tenir une comptabilité, payer les pots-de-vin aux maires, aux policiers, etc., le tout en gardant un œil grand ouvert sur la concurrence armée.


Suppression d'alcool pendant la prohibition.



Et, évidemment, ils doivent sortir de leurs quartiers, de leurs villes, de leur État, coopérer avec des gangs d’autres villes. Bref, les criminels doivent s’organiser.



Arnold Rothstein, le père du crime organisé


À Détroit, Waxy Gordon a tous les camions, tous les entrepôts nécessaires pour distribuer l’alcool du Canada; il ne lui manque que 175 000 $ pour l’importer.

Rares sont les criminels qui ont autant d’argent disponible. À l’automne 1920, Waxy Gordon prend rendez-vous avec Rothstein à son bureau new-yorkais, un banc au sud de Central Park.

Depuis janvier, Rothstein réfléchit au commerce de l’alcool; il n’y a pas encore touché.

À priori, il est plutôt pour la prohibition; il ne boit pas et croit que l’absence d’alcool va pousser les Américains vers le jeu.

Bien sûr, il prête de l’argent aux bootleggers moyennant un taux d’intérêt impressionnant et une police d’assurance non révocable dont il est le seul bénéficiaire, mais en dehors de ça, rien.

Cet indépendant total est conscient que le trafic de l’alcool est trop gros, trop complexe pour être dirigé par une seule organisation, encore moins par un seul homme.

Mais il mijote un modèle d’affaires depuis des mois. Waxy Gordon est tombé à point. Rothstein refuse de lui avancer l’argent mais lui propose son plan. Waxy se dépêche d’accepter.

Rothstein, qui ne fait jamais les choses à moitié, envoie alors un associé acheter le meilleur scotch à la source, en Grande-Bretagne. 20 000 caisses.



Puis l’associé loue un cargo norvégien, traverse l’Atlantique et jette l’ancre à trois milles de Long Island, à la limite des eaux territoriales américaines. C’est cette route maritime qu’on appellera le boulevard du Rhum.

Pendant ce temps, Rothstein a loué une demi-douzaine de vedettes rapides et acheté la Garde-Côtière du coin, non pas pour qu’elle regarde ailleurs, mais, au contraire, pour qu’elle aide au débarquement.

À terre, les camions de Waxy Gordon sont déjà là, protégés par des hommes armés. Rothstein a loué des entrepôts un peu partout autour de Manhattan et pris des ententes avec des propriétaires de bars clandestins chics.

Bilan : 500 000 $ de profit.

Onze autres voyages pendant l’année qui suit; 500 000 $ de profit par voyage; Rothstein devient le plus gros dealer de la côte est.

Les gangsters rivaux étant les principaux obstacles, il engage les jeunes loups prometteurs qui l’entourent pour protéger ses convois sur le chemin des entrepôts et des distilleries. Parmi eux, Lucky Luciano, Meyer Lansky, Bugsy Siegel, Lepke, Frank Costello.

Il les exhorte à copier non seulement les méthodes des hommes d’affaires, mais aussi leur apparence. C’est une question d’image.

La prohibition leur donne la chance et ils n’en auront peut-être pas deux, d’être en partie respectables, d’être acceptés par la société comme des hommes d’affaires, qui font de l’argent avec un produit illégal, certes, mais des hommes d’affaires quand même.



Ce qui est impossible s’ils copient le flamboyant Al Capone, qui laisse traîner des cadavres dans tout Chicago et, au fond, défie Washington de s’en mêler.

Ils doivent éviter la notorité et la publicité qui font fuir les politiciens. Or, explique Rothstein, la survie des hommes d’affaires criminels dans la société dépend des alliances avec les politiciens qu’il faut cultiver assidument. Et acheter.

Rothstein l’avait prévu, le trafic d’alcool est impossible à contrôler sauf par la violence qui n’est pas son genre.

C’est alors qu’il décide de se recycler dans le trafic des narcotiques et celui des influences: régler les causes d’alcool dans les cours de New York.

Rothstein est coûteux mais efficace : sur 6902 causes d’alcool, 400 ne se rendent pas en cour et 6074 sont rejetées.

Il cède son business d’alcool à ces jeunes dans la vingtaine qu’il a formés. Luciano, Lansky, Siegel, Costello, sont fin prêts. Ils savent tout sur la logistique de l’alcool et ont appris du maître en matière de corruption.

Au milieu des années vingt, ils ont les moyens de mettre ses leçons en pratique. Non seulement, ils ne sont plus au service des politiciens; ils leur donnent maintenant des ordres. Ils ne sont pas les seuls.


La corruption





La corruption est la règle, pas l’exception. Pour faire appliquer la loi, il aurait fallu environ 250 000 agents au tout nouveau Bureau de la Prohibition; seulement 2 000 sont dispersés à travers le pays.

Un agent au sommet de l’échelle salariale gagne 2 836 $ par année. Une vendeuse de magasin à cette époque gagne 25 $ par semaine.

À New York, un manque de zèle sélectif permet à un agent d’ajouter 50 000 $ à son salaire.

La tentation est forte. Tout le monde y succombe. 1 600 agents ont été renvoyés entre 1920 et 1931 et 257 envoyés devant les tribunaux.

Personne n’a jamais prétendu qu’on les avait tous arrêtés. Vers 1930, il se verse 100 millions de dollars dans les poches des politiciens et de la police de New York.

Les disciples de Rothstein font un fric d’enfer, pratiquement tous dans l’alcool; seul Lepke préfère le racket syndical.

En 1926, on estime qu’il y a 100 000 contrebandiers en Amérique du Nord, dont Joseph Kennedy, le père de John Kennedy.

Un gallon d’alcool coûte 16,20 $, le bootlegger le vend 55 $. En 1923, Luciano achète pour 125 000 $ les 200 places autour du ring pour le combat Dempsey-Firpo. Deux ans plus tard, Luciano a un chiffre d’affaires de 12 millions.



Une fois les dépenses payées (chauffeurs de camions, gardes, pots-de-vin), il lui reste un profit net de 4 millions. 

Meyer Lansky et Bugsy Siegel se spécialisent dans la livraison; quiconque fait affaire avec eux a la garantie que son alcool se rendra chez les grossistes, puis dans les bars clandestins.

On compte alors 32 000 de ces bars à New York seulement (il y avait 15 000 saloons avant la prohibition).

Celui qui ne fait pas affaire avec eux a la garantie que son alcool ne se rendra nulle part. Bref, cette branche du trafic leur assure d’excellents contacts pour plus tard.

Dans cette compétition, les Irlandais partent avec une longueur d’avance : ils peuvent facilement corrompre les policiers, en majorité irlandais, même langue, même religion, même mépris pour la prohibition.



"Repeal Amendment" qui signifie abrogation de l'amendement.


Les gangsters italiens ont tout de même un avantage : ils sont beaucoup plus disciplinés, beaucoup plus meurtriers lorsqu’il y a des affrontements entre gangs rivaux pour le contrôle d’un territoire ou d’une clientèle. Et ce, d’autant plus qu’ils peuvent compter sur les exilés de Mussolini.


Mussolini contre la Mafia


Le maire sicilien mafioso de Piana dei Greci a commis la gaffe de de sa vie : il a dit au dictateur Mussolini en visite qu’il n’avait pas besoin d’être escorté, qu’il était sous sa protection. Bref, que le dictateur était son invité.

En moins d’un mois, le maire est arrêté et Mussolini déclenche une attaque en règle contre la Mafia; des milliers d’hommes, coupables et innocents confondus, sont jetés en prison et torturés, leurs biens saisis, leurs familles ruinées. Plusieurs mafiosi fuient en Amérique.



Parmi eux, Joseph Bonnano, de Castellammare (près de Palerme), un bastion de la Mafia sicilienne. 

Ils rejoignent rapidement les quelque 2000 membres des cinq familles de New York, prédateurs en chef du million d’Italiens de la métropole.

Rothstein est assassiné au début novembre 1928 pour avoir refusé de payer des dettes de jeu.

Les élèves se sa promotion ont bien appris leur leçon. Un an plus tard, en mai 1929, tous se retrouvent  à Atlantic City pour une première convention du crime.


La réunion d’Atlantic City


Avec ses amis Costello, Lansky et quelques criminels éclairés d’autres villes, Lucky Luciano organise, en mai 1929, à Atlantic City, une grande réunion de gangsters.

C’est l’ONU du crime; Siciliens comme Albert Anastasia, Napolitains comme Al Capone, Juifs comme Bugsy Siegel, Irlandais ou Anglais, la plupart sont bootleggers ou caïds des quartiers de New York ou des principales villes du Nord-Est : Chicago, Philadelphie, Cleveland, Brooklyn, etc.

Mais on n’a pas invité les chefs traditionnels de la Mafia de New York, qui d’ailleurs ne seraient pas venus. 

Le but, comme l’explique patiemment le diplomate Costello, est le partage des territoires et des secteurs du crime. 



Bref, des cartels plutôt que des compétitions sanglantes. Comme le dit si bien Lansky: «Les vendeurs de Ford ne tirent pas sur les vendeurs de Chevrolet».

Ces criminels, unanimes, font comprendre à Al Capone que le massacre de la Saint Valentin, — sept rivaux abattus en même temps —, dérange tout le monde et est mauvais pour les affaires.

Les Américains leur achètent de l’alcool sans problème de conscience, mais de là à se barrer les pieds dans les cadavres sur les trottoirs...

Après six jours de discussions, les chefs de gangs s’entendent sur un point essentiel: l’avenir est à la coopération entre eux. Avant d’aller plus loin il faut attendre que les Italiens tassent leurs inadaptés parrains résolument tournés vers le passé.

Luciano, Costello, les autres Italiens retournent à New York, prêts à sauter sur l’occasion pour s’en débarrasser. 

L’occasion, ce sera la guerre des Castellammarese qui va transformer radicalement le paysage criminel de l’Amérique du Nord.



La guerre des Castellammarese



Deux familles de la Mafia dominent alors le crime à New York. L’une est dirigée par Salvatore Maranzano, un ancien séminariste qui parle plusieurs langues mais baragouine l’anglais, adore l’histoire, particulièrement la vie de Jules César, son modèle.

Né en 1886, il est arrivé en Amérique en 1918 seulement. Il a donc passé l’essentiel de sa vie en Sicile. Son équipe ne compte d’ailleurs que des Siciliens, souvent nés, comme lui et Joseph Bonanno, à Castellammare.

Le clan adverse est dirigé par un porc, Joe Masseria dit « the Boss », dont les manières à table font vomir les autres gangsters.



Joe « The Boss » Masseria (1887-1931)


Bonanno disait qu’il attaquait un plat de spaghetti comme un « drooling mastiff ». Sans pitié, « the Boss » jouit d’une chance incroyable; il a échappé de justesse à plusieurs tentatives pour le descendre.

Après une série d’assassinats, il a pris le contrôle d’une des plus grosses familles de New York. Son équipe comprend notamment Lucky Luciano, Frank Costello, Albert Anastasia et Vito Genovese.

S’il accepte des non-siciliens, pour le reste, il est bouché. Il ne comprend pas que Luciano et ses hommes fréquentent des criminels juifs, que Costello ait marié une juive.

Luciano piétine de rage. Pas moyen de faire comprendre à Masseria que la Mafia n’est qu’un élément, important, parmi la pègre américaine et qu’elle doit faire des ententes avec d’autres gangs si elle veut percer dans le gambling, la prostitution, les syndicats, des secteurs où les Juifs et les Irlandais prédominent.



C’est ce qui n’entre pas dans le crâne obtu de Masseria qui veut se limiter à l’alcool, à la protection, et ce, uniquement dans les quartiers italiens.  Luciano songe sérieusement à se débarrasser de lui. Il n’est pas le seul.

Masseria se contente de moins en moins d’être un parrain important, celui qui règle les chicanes entre les familles, qui jouit de leur respect; il veut une part de tous leurs rackets.

La famille de Castellammare, particulièrement ombrageuse sur ces questions, le prend mal.

En février 1930, un caïd est assassiné par des tueurs de Masseria qui veulent s’emparer de son racket des livreurs de glace (un commerce important à une époque où les réfrigérateurs n’existent pas).



Le hic est que ce caïd songeait à faire allégeance à Maranzano.

La guerre éclate. Les forces sont inégales : Maranzano  compte près de 500 soldats, Masseria près de 900.

Six mois (85 meurtres) plus tard, Lucky Luciano en a assez. Les affaires sont sérieusement perturbées et il a beaucoup de contacts avec les jeunes Italiens des deux camps, tous aussi écoeurés que lui.

Thomas Lucchese, par exemple, le tient au courant de tout ce que prépare Maranzano.

C’est alors que Maranzano fait un geste décisif: il annonce qu’une fois Masseria parti (pour un monde meilleur), il ne se vengera pas sur ses soldats et ses supporteurs.

En d’autres mots, liquidez Masseria vous-mêmes et ce sera la paix.

En avril 1931, Luciano invite Joe Masseria au restaurant Scarpato à Coney Island sous pretexte de lui expliquer son plan pour éliminer Maranzano. Vers la fin du repas Luciano se rend aux toilettes.

Quatre hommes, dont Vito Genovese, Bugsy Siegel et Albert Anastasia entrent aussitôt dans le restaurant. Masseria est abattu. On retrouvera 25 balles dans son cadavre.


L'assassinat de Joe Masseria marque un tournant.


Salvatore Maranzano organise quelque temps plus tard un banquet dans un hôtel au nord de New York.

À la grande surprise des quatre à cinq cents mafiosi invités, il se proclame l’unique chef de la Mafia avec le titre de capo di tutti capi (chef de tous les chefs), suivant la hiérarchie en vigueur dans la Mafia en Sicile (chef, sous-chef, capo ou capitaine et soldats).

Deuxième surprise, New York est divisé en cinq familles dont il nomme les chefs: Lucky Luciano (future famille Genovese), Joseph Bonanno, Joe Profaci (future famille Colombo), Gaetano Gagliano (future famille Lucchese) et Vincent Mangano (future famille Gambino).

Cette organisation est toujours en vigueur aujourd’hui.

Moins de cinq mois après sa prise du pouvoir, beaucoup de jeunes, en commençant par Lucky Luciano, en ont ras-le-bol. Maranzano se prend pour César et est réfractaire à tout ce qui n’est pas sicilien.

Or, les jeunes, qui se sentent davantage Américains que Siciliens — d’ailleurs, Luciano parle mieux anglais qu’italien — souhaitent travailler avec des criminels juifs tels Lepke, Meyer Lansky ou Bugsy Siegel.

La méfiance monte. Maranzano et Luciano préparent leur assassinat mutuel.

Maranzano convoque Luciano à son bureau sur Park Avenue pour le 10 septembre 1931.

Il a engagé le meilleur tueur de la ville, le très psychopathe irlandais Vincent («Mad Dog») Coll, pour qu’il attende Luciano à la sortie. Luciano a prévu le coup depuis longtemps.

Pas facile d’approcher un boss de la Mafia. Dans les bureaux de Maranzano, traîne toujours une demi-douzaine de gardes du corps siciliens. Luciano et Lansky ont préparé un plan ingénieux.



Ils ont choisi quatre tueurs juifs dont Bugsy Siegel, et leur ont appris pendant plusieurs jours comment se comporter en agents du fisc.

Lorsqu’ils se présentent et demandent à parler à Maranzano, personne ne se méfie.

Deux accompagnent Maranzano dans son bureau. Les deux autres ordonnent à la sécrétaire et aux gardes de corps de se tourner contre le mur.

Une fois les vieux dons éliminés, Lucky Luciano a les mains libres pour imposer sa grande idée, un syndicat national du crime dont le seul but est de faire de l’argent.



Organiser le crime



Quelques semaines plus tard, à l’automne 1931, un autre conclave criminel crucial s’ouvre à Chicago.

Une majorité d’Italiens mais aussi des participants et des observateurs de toute la pègre américaine. Luciano avait discuté avec Costello et Lansky des principaux points à l’agenda.

Ici il faut faire une distinction. Ce qu’on appelle le Syndicat du Crime regroupe mollement, à l’échelle des États-Unis, la plupart des organisations criminelles de l’époque.

On y trouve des Juifs, des Irlandais et des Italiens. Avec les années, les Juifs et les Irlandais laisseront la place aux Italiens, plus précisément aux familles italiennes de la Mafia.

En plus de créer un syndicat du crime, Luciano réorganise la Mafia américaine.
Luciano abolit le titre de cappi di tutti cappi que Maranzano s’était donné: plus personne ne doit dominer l’ensemble de la Mafia.

Mais il crée une Commission, un genre de conseil d’administration pour trancher les litiges importants, diviser les territoires entre les parrains de chaque famille et s’entendre en groupe sur les crimes les plus payants, jeux, trafics, prostitution, rackets, etc...

La Commission comprend sept membres permanents, soit les cinq familles de New York, dont celles de Luciano et de Bonanno, plus celles de Chicago et de Buffalo (avec l’Ontario comme succursale). D’autres familles, s’ajouteront ensuite : New Jersey, Cleveland, etc.



Tous les membres de la Commission sont égaux : un homme, un vote. Si le droit de vote est réservé aux Italiens, d’autres, Lansky par exemple, peuvent participer aux discussions même s’ils ne votent pas.

Sauf New York, qui a cinq familles, les principales villes américaines n’ont qu’un parrain par ville. Il y a au total une vingtaine de parrains aux États-Unis.

Bref, coopération, consolidation, ordre et business, comme dans une corporation légitime.

La Mafia, jusqu’alors isolée, soupçonneuse, renfermée sur elle-même, sort des Petites Italies.

Cette Mafia moderne est ouverte aux Italiens du sud, Napolitains, Calabrais, etc. De plus, le nombre de mafiosi dans une famille est fixé à ce moment.

Un nouveau membre ne peut être admis qu’en remplacement d’un mort, ceci pour conserver la force de chaque famille et empêcher qu’une famille devienne trop grosse et contrôle les autres.

Tous les autres criminels avec qui la Mafia travaille sont des associés. Une famille peut donc compter une centaine de membres, mais des milliers d’associés.

Finalement, il est clair que Luciano coupe les liens de dépendance avec la Mafia sicilienne. Les familles américaines ne seront pas des succursales des familles siciliennes.

On adopte quelques règles en béton: seuls des mafiosi peuvent tuer des mafiosi.

Évidemment, les mafiosi peuvent tuer d’autres criminels et ne s’en privent pas, mais malheur à celui qui ose même menacer un mafioso.


On s’entend pour ne jamais tuer un juge, un procureur ou un journaliste.

Luciano a imposé la paix dans le crime organisé, mis sur pied une organisation copiée sur les grandes compagnies qui disposent de contacts et d’argent. 

La Mafia est prête pour la crise économique qui frappe alors l’Amérique.

Depuis 1929, les revenus du gouvernement dégringolent. Si l’alcool était légal, on pourrait le taxer.

La mesure est d’autant plus facile à faire accepter que seuls quelques purs et durs refusent de voir les effets pervers de la Prohibition.

La Prohibition prend fin le 5 décembre 1933 ; le crime organisé perd sa vache à lait, si on peut dire... Cela aurait dû être sa fin.


Pas du tout. C’est même un nouveau départ, car la Mafia a prévu le coup, anticipant les lourdes taxes sur l’alcool.

Les avisés du Syndicat, comme Lansky, ont construit d’immenses manufactures clandestines (celle de Zanesville a une capacité de 20 000 bouteilles par jour) ou pris des parts dans Molaska Corporation qui va fournir, légalement, de la mélasse déshydratée aux distilleries qui vont renaître ou encore, comme Costello, pris le contrôle de la distillerie britannique Whiteley, producers of House of Lords and King’s Ransom Scotch. Mais il y a mieux, beaucoup mieux.

Comme toujours dans une crise économique, on veut de temps en temps rêver et oublier. Le crime organisé fournit tout ce qu’il faut: drogue, sexe, alcool et jeu.

Surtout le jeu, qui remplace le trafic d’alcool comme la principale source de revenus du crime organisé durant la crise.

Dès 1928, l’astucieux Costello a installé un peu partout à New York des machines à sous déguisées en machines distributrices de bonbons.

Entre 1928 et 1934, sa compagnie Tru-Mint Corp. opère quelque 5000 machines. Dans certains endroits, les machines ont de petits escabeaux pour permettre aux enfants de placer leur cinq sous. Profit brut annuel : 600 $ par machine, soit 3 000 000 $.

La Mafia surnomme Costello « le Premier ministre du crime » parce qu’il est parfaitement à l’aise avec les « dignitaires étrangers », policiers, juges, politiciens et surtout, leurs collecteurs de fonds. C’est le grossiste de la corruption.




Le Comité des démocrates de New York a 25 ex-criminels sur sa liste de paie; huit des 22 inspecteurs d’élections, chargés d’assurer des élections honnêtes, ont un casier judiciaire.

En 1932, 4 000 personnes ont été arrêtées pour jeux illégaux; 175 subissent un procès. On leur donne une tape sur les doigts.

Et la demande est énorme: loteries illégales, casinos underground, parties de poker clandestines, etc.

À Harlem, un jeu est populaire: pour un sou, on choisit un chiffre entre 1 et 1000; le gagnant emporte 600 fois la mise.

En 1931, à Harlem seulement, la pègre encaisse 35 000 $ par jour moins les frais pour les gagnants, 7700 $.

N’importe quel Américain peut gager sur n’importe quelle course grâce aux bookmakers qu’on trouve partout et qui sont tous liés au crime organisé.



Mais le jackpot est remporté haut la main par Moses Annenberg, ancien responsable de la circulation pour Hearst, le roi des journaux jaunes.

À l’époque, aucun lien avec des études de marketing; la circulation, ça voulait dire contrôler les coins de rue où s’installaient les vendeurs de journaux.

Et ce contrôle se faisait à coup de poings ou d’instruments contondants variés, en renversant les camions de livraison des quotidiens rivaux, etc.

Moses a réalisé très vite qu’il y avait de l’argent à faire avec l’information sur les courses de chevaux.

En 1922, il a acheté le Daily Racing Form, l’incontournable quotidien pour tout passionné de course, puis en 1926, tournant majeur, il fonde le Nation-Wide News Service en association avec le plus gros joueur de la côte est, Frank Erickson, un associé de Luciano, de Lansky et de Costello.



C’est une superbe anomalie: une affaire légale qui fournit de l’information à des individus engagés dans une activité illégale.

NWNS est un service indispensable à tous les bookmakers, dont les affaires dépendent de la rapidité à connaître les résultats des courses de chevaux sur les hippodromes de tout le pays.

Par téléphone et par télégraphe, Annenberg suit en direct l’évolution des courses sur 29 hippodromes du pays et transmet  les résultats dans 223 villes dont Montréal où des milliers de salles de paris clandestins opèrent illégalement.

Annenberg devient le cinquième plus important client de d’American Telephone and Telegraph.

Jeu, drogue, prostitution, corruption, la plupart des grandes villes sont infestées par le crime organisé.



La Mafia et ses associés ont tellement de pouvoir qu’ils ne s’aperçoivent même pas que la population commence à renâcler.

C’est une chose d’endurer la corruption quand l’économie est prospère, c’en est une autre quand le monde crève de faim et que les politiciens s’en mettent plein les poches.

En 1933, Fiorello La Guardia est élu maire de New York. Philipp Kastel et Costello, craignant le pire, envoient aussitôt  leurs machines à sous dans la Louisiane du très corrompu gouverneur Huey Long.

Ils ont eu raison. En octobre 34, La Guardia fait entasser un millier de machines à sous sur une péniche qui va les jeter à la mer.



La Guardia, avec l’appui du nouveau président Roosevelt, entreprend une croisade contre la Mafia. Son arme : Thomas Dewey, un brillant avocat de Wall Street, procureur du district. Sa première cible : Waxy Gordon, qui écope de dix ans de pénitencier pour évasion fiscale.

Puis, la seule femme de son équipe, l’avocate Eunice Carter qui suit le dossier de la prostitution, observe un phénomène étrange.

Jour après jour, semaine après semaine, les filles accusées de prostitution racontent la même histoire aux juges: elles étaient en visite chez une amie. Elles sont défendues par les mêmes avocats, leur caution est rapidement payée par les mêmes individus. Elle enquête plus en profondeur, des noms sortent. Des pimps minables, puis d’autres noms.

En 1935, Thomas E. Dewey accuse Luciano d’être le grand boss de la prostitution à New York. Les tabloids se déchaînent. Lucky nie toutes les accusations.



Deux prostituées fascinent les journalistes et les jurés, Nancy Presser et « Cokey » Flo.

Cette dernière, une droguée toute menue, qui témoigne après avoir été privée de drogue pendant quelques jours, raconte qu’elle a entendu Luciano lui-même menacer les filles, qu’elle l’a vu les battre, qu’il les a forcées à prendre des narcotiques.

L’autre témoin, Nancy, prostituée depuis l’âge de 13 ans, est allée souvent au très chic Waldorf Astoria, la résidence permanente de Luciano. Dewey l’amène à détailler l’appartement, les meubles, etc.

Il y a plein de trous dans son témoignage. Les avocats de Luciano trouvent pour le moins bizarre qu’elle ne soit pas capable de situer l’hôtel; personne ne l’y a vu non plus. Luciano, qui respectait la chaîne de commandement, ne donnait sûrement pas d’ordres directement à des prostituées.

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne contrôlait pas la prostitution.

Le 6 juin 1936, Luciano est condamné à 30 ans de pénitencier, la plus longue sentence jamais donnée pour ce genre de crime. Il est expédié à Dannemora, près de la frontière canadienne, la Sibérie du système carcéral.

L’emprisonnement de Luciano prouve aussi la sagesse de sa stratégie pour l’organisation.




Dans le cas des criminels indépendants, on arrête les leaders et le gang s’écrase. Par contre, Luciano, Capone et autres chefs de la Mafia dirigent des corporations.

Costello remplace Luciano aussitôt et le reste de la structure de la famille, les capitaines, leurs équipes, les soldats, les associés, est en sécurité. L’organisation continue.

D’ailleurs il y a de moins en moins de gangs indépendants de la Mafia aux États-Unis. À New York, il ne reste que Dutch Schultz.

Même phénomène dans les autres grandes villes; les gangs irlandais de Boston et Chicago, juifs de Detroit (Purple Gang) ont deux choix: réserver leur place au cimetière, ou prendre des contrats de la Mafia pour des jobs spécifiques, comme  devenir bookies.

Thomas Dewey est maintenant célèbre. Nommé procureur de Manhattan, il tourne son attention vers Vito Genovese. Vito est un cas, même dans la Mafia.



"Don Vito" Genovese après son arrestation à New York en 1955.



Tombé en amour avec une femme mariée, il fait assassiner le mari et épouse la dame. Un jour, avec un complice, il avait escroqué un homme d’affaires.

Puis il engage deux hommes pour tuer le complice, histoire de faire des économies. Ceci fait, il demande à un des tueurs de tuer l’autre. Le tueur rate son coup à deux reprises. L’autre le dénonce; le tueur est envoyé au pénitencier.

C’est alors que Genovese, après avoir mis 750 000 $ dans une valise,  décide de prendre des vacances prolongées dans l’Italie de Mussolini. Luciano au pénitencier, Genovese en Italie, Dewey s’intéresse au « syndicaliste », Lepke Buchalter.


La pègre et les syndicats


Avec l’essor du prêt à porter, l’industrie du vêtement s’était regroupée dans un quartier de New York, le Garment Center. 200,000 personnes y travaillent dans 40 pâtés de maisons. Des grèves violentes éclatent régulièrement.

Lepke n’a jamais été intéressé par le trafic d’alcool. Dès l’époque où il est un des disciples de Rothstein, il s’intéresse plutôt à l’exploitation des travailleurs.  
À lui tout seul, ce fils d’un propriétaire de quincaillerie change les syndicats de New York dans le mauvais sens du terme durant les années 30.



Un associé à déjà dit de lui « Lepke loves to hurt people ». Du couteau au revolver en passant par la bouteille d’acide, si ça saigne, Lepke est content.

Il offre un service de briseurs de grève aux employeurs mais ne refuse pas un contrat des employés pour intimider d’autres briseurs de grève ou des patrons.

Lepke se rend compte qu’il y a de l’argent à faire autrement qu’en se bagarrant. Il invente le racket industriel.

Lepke constate que le monde du vêtement est constitué d’entreprises intereliés qui dépendent l’une de l’autre. Il faut trouver le maillon faible.

Les 50 000 ouvriers de l’industrie du vêtement sont groupés en plusieurs syndicats locaux, tous affiliés à l’Amalgamated Clothing Workers Union of America.

Lepke se rend compte que parmi tous ces syndicats, le Cloth Cutters Union, environ 1800 membres, est le plus important.

Ils font un travail spécialisé (les patrons) qui demande des années d’apprentissage. Ils ne peuvent tout simplement pas être remplacés par des scabs. 

Celui qui contrôle ce syndicat peut paralyser toute l’industrie du vêtement. Ce sera Lepke.

Il fait tuer ou envoyer à l’hôpital les syndicalistes qui résistent et s’empare du syndicat.

Puis il fait chanter les employeurs qui se dépêchent de donner des sommes impressionnantes pour éviter des grèves ou pour que Lepke oublie des chapitres complets des conventions collectives.

En 1932, Lepke collecte 2.5 millions de dollars. Il veut aller plus loin.

Deux fois par année, les manufacturiers doivent concevoir, fabriquer et présenter aux acheteurs des grands magasins leurs nouvelles lignes de vêtements. Chaque fois, ils gagent tout ce qu’ils possèdent.



Traditionnellement, s’ils avaient besoin d’une avance de fonds, ils empruntaient au riche du coin moyennant un intérêt modeste.

Avec la crise économique, les banques hésitent à prêter, surtout pour un commerce aussi risqué que la mode. Le shylock lui, n’hésite jamais.

Tarif standard : 50 000 $ prêtés pour 20 semaines à 5% d’intérêt par semaine soit 2 500 $. L’intérêt doit être payé en premier.

Le remboursement est garanti par le désir du manufacturier de conserver son l’intégrité physique.

S’il ne peut pas payer, Lepke demande une part de la compagnie. Alternative raisonnable à une jambe cassée…

Lepke a rapidement des parts dans des dizaines de compagnies, d’autant plus qu’il paie des employés de banque pour qu’ils lui signalent les manufacturiers à qui la banque a refusé un prêt.

Il emploie des non-syndiqués dans ses nouvelles compagnies qui peuvent donc vendre moins cher que leurs concurrentes. Lepke contrôle bientôt toute l’industrie du vêtement à New York.

Il prend ensuite le contrôle des syndicats des camionneurs qui transportent les vêtements. Puis il applique la recette à d’autres industries, boulangeries, restaurants etc.


Louis "Lepke" Buchalter, au centre (1897-1944)



Chaque fois, ses complices, grassement payés siègent à la direction du syndicat qui leur accorde des prêts qu’ils n’auront jamais à rembourser.

Les fonds des syndicats sont détournés, et apparaissent alors ce qu’on appelle des emplois « no-show ».

Des hommes payés par le syndicat ou l’employeur et qui n’ont pas à se présenter au travail. Leurs chèques de paie justifient une partie de leurs revenus dans leurs rapports d’impôt.

Lepke fait aussi la première incursion dans les syndicats du cinéma avec un associé de Chicago, une crapule remarquable, Willie Bioff.

Les deux prennent le contrôle du syndicat des projectionnistes et extorquent aussi bien ces derniers que les propriétaires de salles.

Reste les nombreux syndicats d’Hollywood. La Mafia veut s’en emparer et, au passage, prendre  le contrôle du jeu en Californie.  La tâche est confiée à Bugsy Siegel.


La pègre à Hollywood


L’élégant Bugsy Siegel est introduit dans le milieu du cinéma par des amis acteurs, George Raft, Jean Harlow, Clark Gable ou Cary Grant.


Siegel s’empare de toute l’industrie du jeu illégal et met en place un système raffiné pour extorquer les producteurs, en prenant le contrôle des syndicats des figurants et des techniciens (décorateurs, preneurs de son, monteurs, etc.), qui peuvent à tout moment bloquer la production d’un film.


Le courageux Robert Montgomery et son syndicat des acteurs réussiront à échapper au crime organisé à Hollywood.

Puis, en 1937, Lepke disparaît; tout le monde le cherche, le Bureau des narcotiques, pour importation d’héroïne, Dewey, le procureur de New York, pour extorsion et qui promet de l’envoyer en prison pour 100 ans.

On dit qu’il est en Floride, en Californie, à Cuba, en Pologne. En fait, il est à New York, caché par son collègue Anastasia qui fait tout pour éviter l’arrestation de Lepke.


Affiche d'avis de recherche de Jacob Shapiro et de Louis Buchalter.


C’est une lutte à finir entre les tueurs d’Anastasia qui éliminent les témoins et la justice qui essaie d’en garder quelques uns vivants.

Finalement, cette chasse à l’homme nuit aux affaires. Ses collègues de la Mafia font croire à Lepke qu’une entente a été arrangée avec le FBI : il sera condamné pour trafic de narcotiques, mais on ne le remettra pas à Dewey. Lepke envisage quelques années à l’ombre et, en 1939 se rend au FBI.

Horrifié, il apprend qu’il n’y a pas eu d’entente. Quatorze ans de pénitentier. Puis Dewey ajoute un autre 30 ans. Lepke se console à l’idée que la justice ignore le pire.




Meurtres : la sous-traitance


Le 22 mars 1940, une dame demande à parler à Bill O’Dwyer, le procureur de Brooklyn (futur maire de New York). Son mari, Abe Reles, accusé de meurtre, est prêt à devenir délateur.

Sûr de lui, Reles demande à O’Dwyer l’immunité et la protection de la justice et explique patiemment pourquoi c’est une offre que le procureur ne peut pas refuser.

O’Dwyer écoute, il est soufflé; Reles a parfaitement raison. L’offre est immédiatement acceptée.

Lorsque la Commission avait été créée en 1931, ses membres étaient conscients qu’il leur faudrait un bras armé pour imposer leurs décisions.

Ils avaient donc créé ce que les journalistes appelleront Murder Incorporated (Meurtre Inc.) parce que bien sûr cette branche de la Commission n’avait pas de nom.

C’est en fait une équipe de tueurs, essentiellement juifs, qui opère partout aux États-Unis. Ces tueurs n’ont aucun lien avec la victime désigné par la Commission.

Ils reçoivent un salaire régulier plus une somme de 1 000 $ à 5 000$ par meurtre et ont droit, gracieuseté de la Commission, aux meilleurs avocats pour les défendre s’ils se font arrêter.

Les co-directeurs des opérations de Murder Incorporated sont Lepke Buchalter et Albert Anastasia.


Quelques membres de Murder Inc.


Reles est un cadre intermédiaire; il reçoit les ordres de Lepke ou d’Anastasia et, de son « bureau », le magasin de bonbons Midnight Rose’s, les transmet aux tueurs.

Dans un premier jet de souvenirs qui dure 12 jours, Reles raconte ce qu’il sait sur 83 meurtres.

Il a une mémoire exceptionnelle; il est capable de dire dans quel restaurant il était dix ans plus tôt, le décor, ce qu’il y a mangé et avec qui.

Suite à la confession d’Abe Reles, une demi-douzaine des meilleurs tueurs de Murder Incorporated passe sur la chaise électrique. Maintenant, au tour des chefs, Lepke et Anastasia.

Le procès d’Anastasia, prévu pour le 12 novembre 1941, repose sur le témoignage unique d’Abe Reles, le témoin star du procureur.

Quelques jours avant le procès, Reles, pourtant gardé jour et nuit par six enquêteurs de la police chute « accidentellement » du sixième étage du Half Moon Hotel à Coney Island. On trouve un drap noué accroché à la fenêtre.

On n’a jamais pu déterminer s’il était tombé en essayant de s’enfuir ou s’il avait été poussé. 

Anastasia est libre, mais Reles en a tellement raconté sur Lepke que la police finit par trouver un autre délateur.

En mars 1944, Lepke s’asseoit sur la chaise électrique. C’est à ce jour le seul chef du crime organisé à avoir été exécuté par la justice.



Luciano, l’autre chef emprisonné, sait qu’il va bientôt être libéré. Il peut en remercier Hitler.

Dès l’entrée en guerre des États-Unis, en décembre 1941, contre le Japon, l’Allemagne et l’Italie, les sous-marins allemands coulent les navires marchands américains au large des côtes.

La Marine craint les espions et surtout les saboteurs. Beaucoup de débardeurs sont nés en Italie.

Le 9 février 1942, vers minuit, le paquebot Normandie, un transport de troupes, commence à brûler.



Le Service de renseignements de la marine de guerre qui panique, craint un sabotage, entre en contact avec le patron mafioso du syndicat des débardeurs de New York.

Il est prêt à aider la Marine mais il précise que seul Luciano peut assurer la sécurité des ports de toute la côte est.

La Marine approche Luciano qui, emprisonné depuis 1936, refuse de leur dire un seul mot tant qu’il ne sera pas transféré dans un pénitencier proche de New York. On lui fait ce plaisir.

Un mois après l’incendie, Luciano reçoit les émissaires de la Marine. Il leur garantit la sécurité des ports en échange d’une remise de peine.

La Marine accepte d’en reparler après la guerre et Luciano donne l’ordre de collaborer. Débardeurs, pêcheurs, gangsters deviennent les yeux et les oreilles de la marine de guerre.

Lorsque les Alliés débarquent en Sicile en juillet 1943, la Mafia locale, ennemie mortelle de Mussolini, leur fournit tout ce qu’ils veulent savoir sur le nombre et l’emplacement des troupes allemandes et italiennes.



Depuis son arrivée en Italie en 1937, Vito Genovese avait joué à fond la carte fasciste; dons somptueux aux oeuvres caritatives du dictateur, fournisseur attitré en cocaïne du ministre des Affaires étrangères et gendre de Mussolini etc.

Dès l’arrivée des Américains, on emprisonne les dirigeants du régime, on cherche les autres. Mais pas Genovese.

Il n’est pourtant pas difficile à trouver; apprécié de tous, ce patriote travaille gratuitement comme interprète au QG des alliés, basé dans le grand dépôt militaire de Nola près de Naples.

Situation idéale. L’état-major a souvent besoin de ses services; Vito a souvent besoin de se servir dans l’entrepôt. Vito devient le plus grand trafiquant du marché noir italien, cigarettes, alcool, nourriture.



Un homme n’est pas dupe; le simple sergent Orange Dickey, un ancien flic. Il fouille, découvre les liens de Vito avec les fascistes, son rôle dans le marché noir.

Il l’arrête. Vito lui offre 250 000 $. Dickey refuse, résiste aux pressions de tout l’état-major et, en désespoir de cause, demande au FBI si Vito est recherché aux États-Unis.

C’est le cas. Pour meurtre. Vito débarque aux États-Unis le 8 janvier et applique la procédure standard de la Mafia dans un tel cas: éliminer le témoin. Dans ce cas-ci, il est empoisonné dans sa cellule.

Luciano se prépare à faire le chemin inverse de Vito.


La grande réunion


Aussitôt la paix revenue, ses avocats avaient demandé sa libération. Ils avaient signalé son aide à l’effort de guerre mais aussi réunis quelques preuves que les témoignages des prostituées Nancy Presser et «Cokey» Flo avaient été fortement inspirées par le bureau du procureur Dewey.

Finalement, on s’entend. Luciano n’ayant jamais pris la peine de devenir citoyen américain, il est déporté en Italie en février 1946. 

Bon débarras pensent les détectives.  Un an plus tard le U.S. Bureau of Narcotics apprend qu’il est revenu sur le continent, plus précisément à Cuba.

Tout le gratin du crime organisé, Costello, Lansky, Genovese etc., est à La Havane pour accueillir Luciano durant les fêtes de Noël 1946.

Le prétexte est de fêter la carrière d’un bon ami de la Mafia, le chanteur Frank Sinatra. La vraie raison est de préparer le trafic d’héroïne vers les États-Unis via Cuba.


Lourdes pressions des Américains qui exigent son retour en Italie. Batista refuse. Les Américains prennent alors les grands moyens; ils interdisent l’envoi de tout médicament à Cuba qui n’en produit pas un seul. Batista propose de déporter Luciano au Venezuela.

Refus des Américains qui ne veulent tout simplement pas voir Luciano sur le même hémisphère qu’eux. Luciano retourne en Italie. 

Costello devient le chef de sa famille. Mais le  Syndicat a quand même eu le temps de régler le très épineux problème de Las Vegas.



Las Vegas


Il y avait au milieu du désert du Nevada, un trou oublié, Las Vegas. Aucun visiteur, aucun touriste, sauf ceux qui passaient par là pour aller divorcer à Reno. 

Bugsy Siegel qui a pris le contrôle du jeu en Californie, apprend que le Névada a une qualité caché : le jeu y est légal. Il va voir, rêve d’un casino qui attirerait les joueurs de Californie.


Bugsy Siegel (1906-1947)


La guerre est finie, le transport aérien est bon marché, le Syndicat avance l’argent; Bugsy Siegel se lance dans la construction d’un casino aussi coûteux que kitsch, le Pink Flamingo.

Les matériaux de constructions sont encore rares, il les obtient à prix d’or. Sa blonde, Virginia Hill, compagne de lit du dessus de la pègre, est chargée de la décoration. Grande ouverture le 26 décembre 1946.

Le timing est mauvais, le lendemain de Noël! La température exécrable, les avions ne peuvent décoller de Los Angeles.

L’ouverture de l’hôtel-casino le plus luxueux du monde est un flop total. Ses créanciers du Syndicat commencent à grommeler. Ils ont prêté à Siegel deux, puis quatre millions.

Le casino perd 700 000 $ en deux mois. Une réouverture, un autre flop. Un autre deux millions.

Puis les créanciers apprennent que Siegel ne fait pas que dépenser leur argent : entre deux décorations hors de prix, Virginia Hill ouvre des comptes en banque en Suisse pour Siegel.


À La Havane, on vote sa mort.


Bugsy Siegel est abattu le 20 juin 1947 dans sa maison de Beverly Hills. Vingt minutes après le meurtre, 500 milles plus loin, deux associés de Lansky doués pour la télépathie entrent au Flamingo et annoncent qu’ils représentent la nouvelle administration. Personne ne s’objecte.

Las Vegas est un succès posthume pour Siegel; le prix des transports aériens baisse toujours, les touristes déferlent.

Une rivière d’argent coule au Flamingo puis dans les autres casinos que le Syndicat construit. Frank Sinatra y donne régulièrement des spectacles.



La ville est ouverte à toutes les Familles, mais la Commission accepte depuis longtemps que Chicago a son mot à dire sur tout ce qui est à l’ouest.

Chicago, mais aussi Kansas City, y investissent massivement, en puisant dans leur guichet automatique personnel, la caisse de retraite des Teamsters, le plus important syndicat américain.

À la fin des années 40, la Mafia est fin prête pour le boom d’après-guerre. La violence des années 30 est terminée, on commence à oublier Murder Inc., comme d’ailleurs les procès des années 40.

Les revenus de Las Vegas, de Cuba, s’annoncent prometteurs surtout lorsque Batista prend le pouvoir quelques années plus tard.

Les deux piliers du Syndicat, New York et Chicago ont établi des têtes de pont en Floride, en Louisiane et en Californie.

Les bookmakers sont prospères. Les politiciens sont achetés pour donner un coup de pouce, les policiers pour ne rien faire.



Le crime organisé s’épanouit de plus en plus à l’ombre de commerces légaux. On envisage un futur harmonieux, prospère et surtout discret.

Cette vision reposante de la Mafia et de ses associés est brisée par un sénateur du Tennessee qui va les montrer aux Américains sous un éclairage tout neuf, celui de la télévision.


La Commission Kefauver


Au début de l’année 1950, le sénateur Estes Kefauver est perplexe.

À Washington, il a assisté à deux conférences, celle des maires et celle des procureurs américains.

Durant la première, le maire de la Nouvelle-Orléans, celui de Los Angeles et plusieurs autres ont raconté aux congressistes que le crime organisé est partout, impossible à contrôler et que les autorités municipales sont impuissantes.

Durant la deuxième, les procureurs ont expliqué que le crime organisé ne pose pas de problèmes sérieux parce qu’il n’existe pas; tout au plus une simple collection disparate de criminels qui ne devraient pas poser de problèmes à des maires agressifs.

Kefauver se dit que les deux ne peuvent avoir raison ou tort en même temps.

Il convainc ses collègues de créer une Commission spéciale du Sénat pour enquêter sur le crime.



De mai 1950 à mai 1951, les cinq sénateurs siègent dans quatorze villes, entendent 600 témoins.

Hoover le boss du FBI ne veut absolument pas les aider, les flics locaux n’ont pas de dossiers et ne savent pas grand chose.

Bref, le vide, sauf une dizaine de détectives de New York comme Ralph Salerno, le futur incontournable sur tout ce qui concerne la Mafia.

Mais Kefauver a une bonne équipe de recherchistes et deux armes, les rapports d’impôts des criminels qu’il interroge et la télévision qui commence à être répandue dans les endroits publics. 

Partout où ils siègent c’est la même histoire: le jeu illégal et son petit cousin, la corruption politique.

L’un après l’autre, les boss et les petits boss du Syndicat invoquent le 5e Amendement de la Constitution américaine, qui leur donne le droit de ne pas témoigner si ça risque de leur nuire. Et il y a risque.

Le gros show a lieu à New York. D’abord le témoignage de Virginia Hill, toujours égale à elle-même.

Elle n’a rien vu, rien entendu; quand les gars papotaient business, elle allait magasiner.


Virginia Hill (1916-166)



On lui donnait en effet beaucoup d’argent. Un sénateur veut en savoir plus :

Senator Tobey : « But why would Joe Epstein give you all that money, Miss Hill ? »

Witness : « You really want to know ? »

Senator Tobey : « Yes, I really want to know. »

Witness : « Then I’ll tell you why. Because I’m the best cocksucker in town ! »

Senator Kefauver : «Order ! I demand order ! »

En sortant de la salle elle décroche un direct à la machoire d’une journaliste qui l’avait un peu trop approché.

Puis la Commission Kefauver passe aux choses sérieuses.


Frank Costello en couverture du magazine Time


Tout le monde attend le témoignage de Frank Costello, le plus présentable des parrains, le plus généreux donateur des caisses électorales, un habitué des réunions politiques et l’héritier de la famille de Luciano.

Mais son avocat obtient que les caméras de télévision ne filment pas son visage. C’est une erreur. Normalement ennuyants comme la pluie, les auditions défoncent les cotes d’écoute.

Elles sont retransmises par les trois chaînes de télévision, les magasins se vident pendant les « Kefauver hours ».

Des dizaines de millions d’Américains voient le ballet nerveux des mains de Costello qui se nouent et se dénouent pendant qu’il tente d’expliquer qu’il ne s’intéresse qu’à l’immobilier et un peu au pétrole. Et ses amis politiciens ?

On a beaucoup exagéré ses liens. Et ses parts dans des casinos à la Louisiane, à Saratoga, ses machines à sous sa longue amitié avec Frank Erickson, le plus gros bookmaker de la côte Est ?

Costello patine, esquive, souffre d’une mémoire défaillante. Finalement, au deuxième jour de témoignage, il se lève et quitte la salle.

« Never before had the attention of the nation been riveted so completely on a single matter », écrit Life magazine qui fait sa couverture avec Kefauver.

Kefauver n’en était pas vraiment certain au début au début, mais à la fin des audiences, il déclare : « Un syndicat national du crime existe aux États-Unis d’Amérique ».



La pègre est en fait un « deuxième gouvernement ». 

« La Mafia… n’est pas un conte de fée ».


Deuxième partie ici : Chronique de l'emprise de la Mafia en Amérique avec la complicité du gouvernement (partie II)







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2 commentaires:

  1. Merci pour la saga !
    Je suis curieuse de découvrir la mafia d'aujourd'hui, pour confirmer ce que l'on a deviné depuis longtemps: il n'y a pas de démocratie la-bas non plus…

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