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18 déc. 2015

Chronique de l'emprise de la Mafia en Amérique avec la complicité du gouvernement (partie II)






Edgar Hoover



Le Procureur General J. Howard McGrath ne voit aucune preuve d’une conspiration centralisée; J. Edgar Hoover a la même opinion que les mafiosi : la Mafia est une pure fantaisie.

Mais la plupart des journalistes, des policiers, sont maintenant convaincus: le crime organisé existe. De là à connaître les détails…

Il n’y a pas de conséquences immédiates à la Commission; la guerre de Corée, Staline, la guerre froide vont rapidement obliger les Américains à passer à autre chose.


J. Edgar Hoover (1895-1972) 

« L’individu est handicapé en se retrouvant face à face avec une conspiration si monstrueuse, qu’il ne peut croire qu’elle existe » (citation de J.E Hoover)


Mais le public a quand même appris beaucoup sur le crime organisé et il ne sera jamais plus aussi ignorant et passif.

Le Syndicat continue comme si rien n’était arrivé; mais à l’interne il y a une conséquence immédiate. Costello perd beaucoup de poids.

Tous les Américains connaissent maintenant Costello. Il fait fuir les politiciens qui aimaient bien son argent mais encore plus son anonymat.

Le ministère du Revenu, le sida de la Mafia, s’intéresse à ses finances. Évidemment, l’avisé Costello a toujours bien caché sa fortune, mais il a un talon d’Achille : son épouse.

Plus précisément, sa jalousie. À chaque fois qu’elle découvrait que Frank avait une maîtresse, elle allait magasiner.

570 000 $ en six ans. Costello fait 11 mois de prison avant de faire casser le jugement. Mais le Ministère le tient désormais à l’oeil.

Dès le début de la Commission, les gamblers de la Mafia ont trouvé le seul moyen d’éviter l’attention de Kefauver et les caméras; ils se sont précipités à Montréal ville dont ils n’entendaient que du bien. On dit qu’elle est toujours aussi pourrie. Elle l’est.

En 1909, l’enquête Cannon révélait que les policiers et certains conseillers étaient corrompus et qu’ils laissaient faire la prostitution et le jeu.



Une dizaine d’années plus tard, des citoyens scandalisés faisaient visiter le Red Light à deux policiers-enquêteurs de Chicago. 

Ils déclarent, rapporte Pierre de Champlain (Le crime organisé à Montréal) que « Montréal est la ville la plus ouverte et la plus pourrie d’Amérique ».

Lors de son enquête sur la police de Montréal en 1924-1925, le juge Louis Coderre avait estimé que 300 bordels montréalais faisaient travailler de deux à trois milles femmes.

Il concluait que : « Le vice est déployé sur la ville, telle une hydre qui semble assurée de l’impunité ».

Son rapport est tabletté pour lecture ultérieure. Par contre, lorsque le bordel ouvert de la rue Cadieux devient connu de toute l’Amérique à cause d’une pièce de théâtre de New York qui la rend célèbre, la ville réagit énergiquement : en 1926 la rue Cadieux est rebaptisé rue « de Bullion ». La morale toponymique est sauve.

Au milieu des années 30, la police française lui attribue la troisième place parmi les villes les plus corrompues de la planète, immédiatement après Port Saïd (Égypte) et Marseille. 



Au début des années 40, les officiers du corps de police escortent les patronnes de bordel jusqu’à la banque les lundis matins pour assurer leur protection pendant qu’elles déposent en toute sûreté les recettes de la fin de semaine.

Certaines comme Anna Beauchamp donnent régulièrement des fêtes avec les officiers de police comme invités de marque.

La ville est corrompue comme seule la Mafia peut l’apprécier: 200 clubs de nuit et bordels agglutinés au coeur de la ville, autour de Sainte-Catherine et de la Main.



Des barbottes un peu partout. Des politiciens d’une souplesse olympique, des policiers qu’une petite pègre d’italophones, d’anglophones et de francophones peut acheter au prix du gros.

Les Juifs sont surtout dans le gambling, les Italiens dans l’extorsion et la drogue, mais aucun groupe ne domine.

Bref Le crime est prospère mais, aux yeux de la Mafia, follement artisanal. Il est grand temps d’y ouvrir une succursale.

La Commission a attribué Montréal à la famille de Joe Bonanno. Il ne s’en est pas occupé.

Fuyant la commission Kefauver, une centaine de bookmakers se sont réfugiés à Montréal où la pègre locale, avec lesquels ils sont en contact depuis des années, leur ont garanti la sainte paix de la part des flics et des politiciens.



Les Montréalais croisent bientôt Frankie Carbo, un gros promoteur de combats de boxe, dont ceux de Jake La Motta, (Raging Bull), Gil Beckley, un très important bookmakers américain et Charlie Gordon, connu dans le milieu du football et le plus dangereux de tous.

Mais la relocalisation de ses bookmakers à Montréal  oblige Bonanno à les surveiller de près si sa famille veut avoir sa part.

Bonanno est rapidement conscient du formidable potentiel multiculturel de Montréal: ces Italiens qui trafiquent de l’héroïne à petite échelle, avec les Corses depuis le milieu des années trente, ces Corses qui complotent en français avec la pègre canadienne-française.

Bonanno a déjà un réseau de distribution de drogues aux États-Unis; avec sa succursale montréalaise, il pourrait faire de Montréal la porte d’entrée de l’héroïne pour l’Amérique du Nord.

C’est la mission qu’il confie en 1952-53 à Carmine Galante son sous-chef; Galante a tout ce qu’il faut pour mettre de l’ordre dans la pègre désorganisée de Montréal. Il a derrière lui l’argent, les bras et l’organisation de la Mafia.

Son curriculum se distingue des autres professionnels du crime par sa folie meurtrière remarquable. La police le relie à 80 meurtres…

À Montréal Galante doit choisir avec quels gars de la pègre italienne il veut travailler.



Carmine Galante (1910-1979)


Les heureux élus auront le support massif de la famille Bonanno. Les autres, tous les autres, devront s’incliner et payer une taxe d’affaires pour avoir le droit de s’occuper de jeu, de prostitution etc. dans la métropole.

Galante choisit le Sicilien Luigi Greco comme bras droit. C’est un discret propriétaire de pizzeria qui a fait treize ans de prison pour vol à main armée.

Avec son ami, le Calabrais Vincenzo Cotroni installé à Montréal depuis 1924, ils sont les chefs d’un petit mais prometteur fief criminel.

Dans les années 40, Cotroni était devenu propriétaire d’une boîte, le « Café Royal », situé sur la rue Ste-Catherine, et plus tard d’un cabaret le Faisan Doré».

C’est à ses endroits que se firent les tous premiers débuts de la chansonnette française et québécoise avec les Jacques Normand, Pierre Toche, Charles Aznavour, Raymond Lévesque, Fernand Gignac, etc.(Pierre de Champlain, Cosa Nostra: histoire de la Mafia nord-américaine)

Beaucoup plus intéressant pour Galante, on trouve aussi parmi les clients le Corse Antonio d’Agostino trafiquant d’héroïne professionnel.

Cotroni bénéficie de la promotion de son ami Greco; il devient associé avec la famille Bonanno. il est le parrain d’un des fils de Galante et ce dernier de l’un des siens.



Joseph Bonanno (1905-2002)


Le but de Galante est d’abord prendre le contrôle des organisations criminelles italiennes du Québec et de les utiliser ensuite comme troupes de combat pour monopoliser les rackets criminels les plus rentables en commençant par le jeu.

« Efficace, Galante ne tarda pas à extorquer des sommes substantielles des tripots, maisons de jeu, bordels, boîtes de nuit, spectacles forains et avorteurs, manoeuvrant pour étendre son influence à l’industrie du camionnage et aux comptoirs de viande.

En moins d’une année, il était devenu le personnage le plus redouté du milieu montréalais ». (Frères de sang)

Entre deux extorsions, il en apprend de plus en plus sur le port de Montréal. Il est convaincu : le port offre une alternative à la fois plus facile et plus sécuritaire que n’importe quel port américain pour faire entrer l’héroïne sur le marché américain des stupéfiants. 



Port de Montréal dans les années 1950.


« Cette découverte allait l’obséder toute sa vie ». (Rizzuto : l’ascension et la chute d’un parrain)

Toutes ces activités rapportent une fortune, ce qui permet au clan de Galante d’acheter tout ce qui pourrait les contrarier, sauf le plus contrariant de tous, le juge François Caron.



Le juge François Caron


Tout a commencé lorsque, après la guerre,  Pacifique (Pax) Plante, le chef de l’escouade de la moralité a eu l’idée saugrenue d’appliquer la loi.

Cette attitude originale à Montréal a attiré l’attention des médias à tel point que le Chef de police Albert Langlois l’a mis à la porte pour insubordination en 1948.

Pax Plante affronte la pègre (Les Archives de Radio-Canada)

Mais Plante est un entêté; il écrit, sous le couvert de l’anonymat, rien de moins que 62 articles dans Le Devoir. 

Les politiciens n’ont pas le choix: le 11 septembre 1950, le juge François Caron démarre une enquête sur la moralité de la police de Montréal.




Dans son équipe : Pax Plante et le jeune avocat Jean Drapeau.
La pègre met tout en oeuvre pour faire capoter l’enquête. Ajournements, ralentissements, on se rend même à la Cour suprême.

Le juge Caron rend son jugement quatre ans plus tard le 8 octobre 1954: policiers corrompus, politiciens aveugles ou borgnes.

Une vingtaine de policiers écopent de peines allant de un à dix ans de prison; les chefs de police Albert Langlois et son prédécesseur Fernand Dufresne sont jugés coupables et le renvoi de Pacifique Plante en 1948 est jugé injustifié.

Le même jour, Jean Drapeau annonce sa candidature à la mairie en promettant un nettoyage radical de la ville.

Campagne électorale classique de l’époque: pots-de-vin, faux bulletins de vote, battes de baseball etc.

Pendant l’élection, la police entend parler du voyage que Frank Petrula et Greco ont fait en Italie pour rencontrer Luciano. 

Elle perquisitionne la chic demeure de Petrula à Beaconsfield.

Derrière les tuiles de la chambre de bain, elle trouve un carnet de notres révèle que la pègre a dépensé autour de 100,000 $ pendant la campagne électorale entre autre pour payer une demi-douzaine de journalistes afin qu’ils discréditent Drapeau.

Aussitôt élu, Drapeau nomme Pacifique Plante directeur adjoint au sein du service de la police montréalaise.



Pacifique Plante (1907-1976)



Pax se lance dans le grand ménage.

Puis, la GRC et les ministères de l’Immigration et du Revenu s’intéressent à Galante qui est déporté la même année. À deux reprises Bonanno envoie des remplaçants;

À deux reprises la GRC les retourne aux États-Unis. Le dernier gérant a quand même le temps de reprendre le trafic d’héroïne avec Lucien Rivard et un des frères de Vic Cotroni. 

Finalement, Bonanno nomme Cotroni gérant de la succursale.
En Italie, Calabrais et Siciliens restaient chacun dans leur coin. En Amérique, ils cohabitaient avec plus ou moins de bonheur.

À Montréal, les Calabrais, majoritaires, s’entendent bien avec les Siciliens; c’est ce qui leur permet, Galante aidant, de dominer les gangs francophones et anglophones et de se préparer à un séjour au luxueux Hôtel des Palmes de Palerme.

Luciano a invité le dessus du panier de la Mafia pour leur parler d’un grand plan qu’il rumine depuis des années. 

Si Galante est enthousiaste, les parrains américains sont beaucoup moins emballés.

Les parrains savent très bien que Luciano mijote quelque chose avec la drogue. Ça en dérange certains. 

Ils sont pépères : la prostitution, le jeu, les syndicats rapportent bien, le coût de la corruption reste acceptable et la paix règne dans la Mafia depuis 1931.



Ils craignent que le trafic de narcotiques ne dé balance cette payante unanimité.

Costello, par exemple ne veut absolument pas toucher aux narcotiques sachant que les politiciens, son pain et beurre, le lâcheraient aussitôt. Il interdit à sa famille le trafic de drogues.

Ce qui ne veut pas dire que tous ses soldats vont obéir. Les parrains sont des réalistes brutaux, le trafic des narcotiques est particulièrement payant.

Une interdiction trop radicale pourrait pousser les soldats à se révolter ou à passer dans une autre famille, laquelle devenant riche à cause de la drogue, pourrait devenir une sérieuse rivale.

Compliqué ! D’un autre côté, le Congrès a adopté l’année précédente la loi Boggs-Daniels qui fait sérieusement réfléchir le trafiquant éventuel : dix à vingt ans de pénitencier pour une première offense, de vingt à quarante ans pour une seconde. 

Les parrains craignent que devant ce genre de sentence, leurs hommes se mettent à parler.

Finalement, les parrains prennent la décision de ne pas en prendre. Officiellement, ils ne toucheront pas à la drogue.

Le flic expert Salerno résume les discussions : le message fondamental des boss aux soldats est : « Travaillez seuls et ne mettez pas la famille en danger ».

Et bien sûr, ne pas oublier la cote du parrain.

Si Costello est contre, Vito Genovese, qui se fout des politiciens, veut se lancer à fond la caisse dans le trafic de l’héroïne. 




Vito attend impatiemment depuis 10 ans. Avant son départ pour l’Italie, il était l’héritier de Luciano.

Quand il est revenu, Costello avait remplacé Luciano et nommé un sous-chef. Vito avait re commencé sa carrière de criminel comme capitaine.

Puis, il a remplacé le sous-chef à la mort de ce dernier. Il va essayer de faire d’une pierre deux coups: faire sauter le principal obstacle du trafic, Costello, et reprendre sa place de chef de la famille.

Le soir du 2 mai 1957, Costello vient d’entrer dans le lobby de son appartement au Central Park West, lorsqu’un homme lui crie : « C’est pour toi Frank » et lui tire une balle dans la tête. Costello tombe, le tireur s’enfuit.

La balle n’a qu’éraflé le crâne de Costello. Confronté plus tard à son assaillant, Costello ne le reconnaît pas.

Mais le message a été bien reçu. Avec la permission de la Commission, Costello prend sa retraite. Il a bien mérité de la fratrie reconnaissante.

Costello écarté, se dresse devant Genovese un obstacle hargneux, Albert Anastasia, ami de Costello comme beaucoup d’autres, mais surtout, ex-boss de Murder Inc. Du sérieux.

Anastasia est aussi un spontané. En écoutant à la TV un reportage sur un citoyen qui avait reconnu et dénoncé un voleur de banque célèbre, Anastasia a hurlé : « Je hais les délateurs », et ordonné de descendre le citoyen. Ce qui fut fait.



Albert Anastasia (1902-1957)


Ce qui irrite Albert Anastasia, c’est que Luciano lui-même avait interdit toute attaque physique contre un parrain, même de la part de la Commission.

Au pire, elle ne pouvait que lui donner une amende. Anastasia, qui n’est pas le genre à refouler ses émotions, va sûrement venger l’attaque contre Costello. Genovese n’a pas le temps de réagir. Il doit aller en Sicile.


La French Connection


En octobre 1957, les grands responsables de la Mafia sicilienne et américaine se retrouvent à l’Hôtel des Palmes de Palerme. 

Parmi les Américains, Genovese, et Joe Bonnano assisté de Carmine Galante, son expert en drogues.

Depuis le conclave de 1931, Mafia sicilienne et Mafia américaine font continent à part. 

Un des points majeurs de la réunion de Palerme est que les Américains donnent aux Siciliens la permission de vendre de l’héroïne aux États-Unis moyennant un genre de loyer pour avoir le droit de travailler sur leur territoire.



Les Siciliens s’occuperont de transporter la morphine-base de la Turquie ou du Liban à Marseille, leurs associés Corses la raffineront en héroïne, opération complexe, et l’achemineront à Montréal puis aux États-Unis. Bref, la French Connection.

Côté sécurité, plutôt rassurant. Italie et États-Unis n’échangent pas d’informations sur leurs mafiosi respectifs. Les Siciliens pouront donc opérer tranquille en Amérique.

Les héroïnomanes américains sont peu nombreux : des musiciens comme Charlie Parker, quelques écrivains comme William Borrough, des prostituées, des criminels, en tout quelque 50 000 personnes. Simple problème de marketing.

Le plan conjoint des deux Mafias prévoit  augmenter la demande d’héroïne dans les quartiers ouvriers blancs et noirs en baissant son prix.

Les conséquences de l’entente sont très lourdes de conséquences.
Les différents crimes de la Mafia, meurtres, prêts usuraires, extorsion, jeu, avaient un prix pour l’Amérique.



Selwyn Raab écrit dans Five Families : « Aucune de ces activités illicites, toutefois, n’a infligé plus de détresse durable à la société américaine et nuit à sa qualité de vie que l’introduction à grande échelle de l’héroïne par la Mafia ».

Dans les années qui vont suivre l’entente de Palerme, la Mafia sicilienne et ses complices américains vont inonder l’Amérique d’héroïne d’excellente qualité.

Au milieu des années 70, le pays comptera 500 000 héroïnomanes.

La criminalité va exploser à mesure que ces drogués vont se trouver de l’argent en volant, en défonçant des appartements, en se prostituant. Des quartiers complets vont être dévastés par la drogue et le crime.

Entre deux discussions sur le port de Montréal et les relations entre les Corses et les Italiens, Carmine Galante fait une observation qui sera lourde de conséquence quinze ans plus tard: les jeunes mafiosi siciliens sont violents mais obéissants.

La Mafia italienne les a bien élevés.

En octobre 1957, deux semaines après la réunion de Palerme, deux hommes entrent dans le salon de barbier de l’hôtel Park Sheraton à New York.

Albert Anastasia, la tête recouverte d’une serviette est allongé sur une chaise. Les deux hommes tirent.

Anastasia se lance vers leur image qui se reflète dans le miroir...

L’attaque contre Costello, sa démission, la mort d’Anastasia, le désir de Genovese de devenir le grand boss, la nécessité de sceller la collaboration avec la mafia de la Sicile, c’est beaucoup en quelques mois.

Une réunion nationale du syndicat du crime s’impose à tout le monde pour clarifier tout ça.

Vito Genovese propose que la conférence se tienne à Chicago, en terrain neutre. Magaddino, l’influent parrain de Buffalo, suggère plutôt le domaine discret de Joseph Barbara, un autre ancien de Castellammare, à Apalachin, au sud de l’État de New York.


La conférence d’Apalachin


Le sergent Edgar Croswell de la police d’État (state trooper) a Barbara à l’oeil depuis longtemps.

Il sait qu’il a trafiqué de l’alcool et qu’il a un permis de port d’armes, un peu inutile dans le hameau d’Apalachin à la frontière de la Pennsylvanie.

En passant devant la maison de Barbara le 14 novembre 1957, il aperçoit un vaste choix de voitures luxueuses, des hommes en costume de soie, chemise blanche, cravate. Il est intrigué.



S’il ne peut entrer dans une résidence privée, il peut établir un barrage sur la route. Une Chrysler Imperial de l’année est interceptée. Le sergent reconnaît Vito Genovese parmi les passagers.

Les autres invités de Barbara s’en aperçoivent et c’est le cirque. Certains démarrent aussitôt leurs véhicules, d’autres se sauvent dans les champs de maïs, sautent les clôtures, se cachent dans la forêt.

Une belle pêche: Vito Genovese, Carlo Gambino le successeur d’Anastasia, etc. Joe Bonanno est arrêté dans un champ de blé d’inde, Santo Trafficante, Jr., le boss de la Floride, dans la forêt.

Les Montréalais Louis Greco et Pep Cotroni, le frère de Vic, ont échappé à la police. En tout, 65 gangsters sont arrêtés. Un désastre pour une organisation secrète.

Une meute de journalistes s’abat sur le village; Apalachin fait la manchette de tous les journaux.

Les Américains prennent avec une poignée de sel les explications des mafiosi : inquiets de la santé de Barbara, un peu faible ces temps-ci, ils étaient passés le voir.

Pure coïncidence qu’ils soient tous arrivés le même jeudi matin.
Beaucoup d’Américains y voient la preuve de ce que disait Kefauver; le grand conseil de la Mafia, le centre nerveux du crime en Amérique, est bien réel.

Ils se demandent : qui a convoqué la conférence ? Quel était son but? Le FBI du coin répond que c’était un pique-nique.

Cela ne pouvait pas être une réunion de la Mafia parce que la Mafia n’existe pas.

Avec Apalachin il devient beaucoup plus difficile pour les avocats de la Mafia de nier l’existence du crime organisé.

La Mafia commence à perdre son poids politique, elle ne peut plus comme avant contrôler des juges et des sénateurs.

Avec une constance qui force l’admiration, J. Edgar Hoover, directeur du FBI, nie depuis trente ans l’existence de la Mafia.

Or il est parfaitement au courant. Un rapport détaillé sur le crime organisé et ses ramifications dort du sommeil du juste dans le coffre-fort de son bureau. Alors ? Pourquoi ? On ne sait pas trop.



J. Edgar Hoover


Chose certaine, il craint comme la peste la corruption de ses agents et l’exemple des policiers et des détectives achetés par la pègre est probant.

D’autre part, combattre le crime organisé est autrement plus compliqué et aléatoire que d’arrêter un voleur de banque.

Hoover veut garder sa réputation impeccable de premier combattant contre le crime.

Quelle que soit la raison, Hoover continue à se traîner les pieds. Deux ans après Apalachin, au bureau du FBI de New York, quatre cents agents se consacrent à la chasse aux communistes; quatre surveillent la pègre.

Apalachin révèle aussi que vingt-deux des mafiosi ont des liens avec des syndicats ou des employeurs : débardeurs, vidangeurs, plusieurs syndicats de la construction, du prêt-à-porter, de l’hôtellerie, de la restauration et surtout des Teamsters, 1, 600 000 membres, le plus gros syndicat des États-Unis dirigé par Jimmy Hoffa.

Neuf mois avant Apalachin, un Comité dirigé par le sénateur John McClellan avait commencé à fouiller l’infiltration des syndicats par le crime organisé.

Parmi la centaine de personnes qui travaillent au comité, un jeune avocat, Robert Kennedy, est particulièrement outragé.

Le Comité fait comparaître des mafiosi arrêtés à Apalachin; arrogants, sûrs d’eux, ils invoquent tous le 5ième amendement.

Le Comité McClellan confirme que beaucoup de syndicats sont aux mains de crapules souvent liés avec le crime organisé.

Robert Kennedy est désormais convaincu: le crime organisé est un cancer social et politique. C’est aussi l’opinion de Fidel Castro.




La Mafia perd Cuba



À 2:30 A.M., le jour de l’an 1959, le dictateur Fulgencio Batista, accompagné de sept autos de gardes de corps, arrive en trombe au Camp Columbia à l’extérieur de La Havane. 

Au même moment, pour célébrer le départ du dictateur, les Cubains se lancent dans un derby de démolition des machines à sous.


Fulgencio Batista (1901-1973)




Lansky suit quelques heures plus tard abandonnant, le Riviera, 21 étages, le plus gros casino-hôtel du monde à l’extérieur de Las Vegas.

Mais il laisse des complices sur place au cas douteux où Castro serait intéressé à négocier sur les casinos.

Castro, qui considère que ces casinos sont, avec la prostitution, les exemples les plus écoeurants de la corruption américaine jette les hommes de Lansky en prison avant de les expulser du pays.


Les rebelles à La Havane


Comme d’habitude, Lansky rebondit. En 1960, il arrive dans les Bahamas où les casinos sont interdits depuis toujours.

Il achète le principal politicien. La loi est changée, Lansky ouvre un premier casino à Nassau.

On le retrouvera à Acapulco dix ans plus tard, en grande réunion avec la Mafia du Québec quand il y aura des rumeurs que le jeu pourrait y être légalisé.



La Mafia et la CIA



350,000 visiteurs étaient venus à Cuba en 1957; 4,000 en 1961. La Mafia aimerait bien un retour au bon vieux temps. La CIA aussi. Ils vont comploter ensemble pour tuer Castro.

La CIA avance des fonds. Elle ne les reverra jamais. Ils vont quand même y rêver jusqu’en 1962, lorsque la CIA va organiser un débarquement à Cuba. Un flop monumental.




Le 17 avril 1961, les Américains débarquent à Cuba, communiste depuis deux ans. L'opération est un désastre.




Cette même année, Luciano meurt d’une crise cardiaque et une brassée de mafiosi entrent un prison.

Un point commun: Luciano avait été envoyé en prison à cause de témoignages arrangés avec la justice.

Cette fois-ci le témoignage a probablement été acheté par quelques parrains et Lansky.

Quatre ans plus tôt, en 1958, Nelson Cantellops, un vendeur de drogue, tout en bas de la chaîne alimentaire criminelle, témoigne qu’il a rencontré Carmine Galante et Vito Genovese dans le cadre de ses activités professionnelles. Ce qui est rigoureusement impossible.

Des témoins clés sont tués, d’autres se suicident. Mais pas Nelson Cantellops. Le premier procès avorte lorsqu’on pousse le président du jury en bas d’un escalier.

Finalement après quatre ans de procédures et d’appels, Galante, 52 ans, est condamné à vingt ans de prison, Vito Genovese à quinze.

Un autre coup dur pour la Mafia. Mais l’organisation reste solide et c’est confiante qu’elle entre dans les années soixante. Ses principaux ennemis aussi.



Le frère de l’autre



Le Comité McClellan est dissous en mars 1960 mais Robert Kennedy et McClelland auraient bien aimé continuer leur lutte en s’attaquant cette fois directement au crime organisé.

Ce souhait devient un programme quand John Kennedy devient président des États-Unis et son frère Robert, Attorney General des États-Unis (ministre de la Justice) en janvier 1961. Cette nomination va faire capoter le brillant futur de la Mafia.


Robert F. Kennedy (1925-1968)


Robert Kennedy veut briser la Mafia, la colonne vertébrale du crime organisé. Son poste lui permet de donner des ordres à ses fonctionnaires bien sûr mais aussi à Hoover.

Plein d’énergie, Kennedy veut connaître les détails de la stratégie de son ministère contre le crime organisé.

Il fait le tour des bureaux, de plus en plus livide. Ses fonctionnaires sont soit apathiques soit dans le coma. Stratégie ? Contre qui ? Le crime organisé ?

Ses fonctionnaires ne reconnaissent même pas l’existence de la Mafia; ils expliquent à Kennedy blanc de rage que ce sont des gangs qui se fréquentent un peu, comme ça, mais qu’il n’y a sûrement rien d’organisé.

Robert Kennedy souffle dans le cou des fonctionnaires, fait voter des lois contre le crime organisé, crée une équipe spéciale contre les Teamsters et une section Organized Crime and anti-racketeering composée de jeunes et ambitieux avocats.



Le nombre de procureurs engagés contre le crime organisé passe de 17 à 60. Parmi eux, Robert Blakey, un avocat qui suinte l’intelligence.

Les fonctionnaires du Ministère lui expliquent aussi que depuis les années 20, aucun Procureur Général, même s’il est son supérieur, n’a jamais pensé à déranger Hoover, encore moins lui donner des ordres.

Par courtoisie, Kennedy appelle John Malone le responsable du FBI à New York et lui demande les dernières informations sur le crime organisé.

Malone lui répond: « Monsieur le Procureur Géneral, je ne peux pas vous le dire, les journaux sont en grève ».

Un après-midi, Kennedy débarque au bureau de Hoover. La sécrétaire complètement affolée lui interdit d’entrer; le patron est au milieu de sa conférence quotidienne. Kennedy force la porte. Hoover fait sa sieste.

Auparavant, quand quelque chose lui déplaisait, Hoover passait par dessus la tête du procureur général et se plaignait directement au président. Mais là, le président est le frère de l’autre…

Définitivement réveillé, Hoover ordonne le minimum : mettre sous écoute illégale les cafés, les clubs sociaux où les mafiosi se rencontrent.

Pas évident. À Las Vegas, les diligents agents écoutent les rares conversations des gamblers entre 8 AM et 5 PM. Puis ils s’en vont chez eux….

Très peu d’agents savent où se tiennent les réunions. Et difficile de trainer dans le coin, chaque agent du FBI doit porter chemise blanche et cravate.

De plus, Hoover leur interdit de collaborer avec la police locale et d’avoir des contacts avec le Bureau des narcotiques. Ils ont pieds et mains liés et un bandeau sur les yeux.



Un noyau d’agents décide, en risquant leur carrière, de ne pas obéir. Ils rencontrent en cachette des agents des narcotiques et des détectives de New York dont Ralph Salerno qui leur donne un cours Sociologie de la Mafia 101. Ils tombent des nues.

Salerno leur explique, par exemple, que, pour connaître l’importance des mafiosi dans leur famille, ils doivent surveiller les baptêmes, les mariages, les enterrements des membres.

Les mafiosi sont en effet piégés par l’étiquette rigide de la Mafia qui les oblige à assister à toutes ces cérémonies; le FBI soit surveiller qui s’incline devant qui, à quelle hauteur, qui parle à qui et avec quelle dose de respect.

Chaque photo de mariage révèle la hiérarchie interne, de même que la place des dirigeants soviétiques lors des défilés à Moscou indique qui sont les favoris et qui est à la veille de relever de nouveaux défis en Sibérie.

Puis, un parrain remet à Kennedy et à McClelland qui préside la Commission d’enquête sénatoriale revenue dans le tableau, le cadeau inespéré qui va enfin permettre de faire bouger Hoover.

« Personne n’écoutera. Personne n’y croira. Tu comprends ce que je veux dire? Cette Cosa Nostra, c’est comme un deuxième gouvernement. C’est trop gros. » (Joe Valachi)




Octobre 1963, un homme de 58 ans, cheveux gris coupés très court, fait tressaillir l’Amérique lorsqu’il témoigne devant la Commission McClellan.

C’est un simple soldat dans la famille de Genovese. Trente-six ans de fidélité à l’omerta. Pourtant, il parle.

Comme Valachi, Vito Genovese était au pénitencier d’Atlanta. Le parrain, convaincu que Valachi est un délateur, lui a donné le baiser de la mort dans la cour de la prison.

Depuis, à deux reprises, on a tenté de l’assassiner. Un jour, Valachi voit un homme s’approcher; reconnaissant un envoyé de Genovese, il s’empare d’un bout de tuyau et le tue.


Joseph Valachi (1903-1971)


Erreur, l’homme n’avait rien à voir avec la Mafia. Condamné à mort par Genovese, puis à l’emprisonnement à vie par la justice, Joe Valachi, offre au gouvernement de parler.

200 US Marshalls protègent le premier mafioso à trahir les secrets de la Mafia.

Trente ans de crimes, une mémoire exceptionnelle comme Abe Reles, il n’a rien oublié, rien; ni une conversation dans les années quarante, ni les réactions lors de la guerre de Castellammarese, car il en était.

Il raconte aux Américains vissés devant leurs TV, la vie à l’intérieur de la Mafia comme s’ils y étaient, y compris les détails croustillants de la cérémonie d’initiation.

Valachi signale un point important qui est peu connu. Chaque mafioso est un entrepreneur individuel qui doit gagner de l’argent pour survivre, prospérer et avancer dans la hiérarchie.

Il ne reçoit pas de salaire de son boss. Au contraire, ce dernier a droit à une cote sur tout, absolument tout ce qu’il gagne.



Par ailleurs, en tant que mafiosi la famille lui donne une license de prédateur sur les autres criminels qui ne sont pas dans la Mafia et sur la société.

Contrairement aux parrains qui ne disent rien alors qu’ils savent beaucoup de choses, le simple soldat Valachi en dit beaucoup plus qu’il n’en sait.

Il est clair qu’il a été bien préparé par le ministère de la Justice.

Il explique les différences entre les cinq familles qui se partagent New York, précise que plusieurs grandes villes américaines, Chicago, Boston ont aussi leurs parrains, et que tous sont sous l’autorité de la Commission.

Les Américains sont estomaqués par l’ampleur de la Mafia et son poids dans la société.

Hoover est dans ses petits souliers; Il est sauvé par une expression linguistique. À sa grande joie, Valachi explique que les mafiosi n’utilisent jamais le mot «Mafia». Ils parlent de « cosa nostra », « notre chose ».

Hoover se dépêche de populariser le mot en ajoutant, ce qui n’a pas de sens un « La » (La notre chose). 

La Cosa Nostra devient rapidement LCN. Hoover se dépêche de déclarer que le FBI sait beaucoup de choses sur la Cosa Nostra. Il a sauvé la face de justesse.



La Mafia en a ras le bol des Kennedy, d’autant plus qu’elle se sent trahie. Lors des élections à la présidence de 1960, le vieux Joseph Kennedy, le père de John, avait fait le tour de ses associés du bon vieux temps où il était bootlegger.

Certains avaient fait une brillante carrière dans le crime comme Sam Giancana, le parrain de Chicago.

Non seulement ils avaient contribué à la caisse électorale de son fils, mais ils avaient aussi  donné un coup de pouce musclé dans certains États clés comme l’Illinois.

John Kennedy l’avait emporté par la peau des dents, l’élection la plus serrée depuis 1916.

Convaincus d’avoir joué un rôle important dans sa victoire, les mafiosi s’attendaient évidemment, en échange, à un gouvernement compréhensif, coulant, pas trop à cheval sur les principes.

Déception. Ils se retrouvent avec un Robert Kennedy déchaîné, un Hoover qui se réveille; aussi, c’est délirant de joie, qu’ils apprennent le 22 novembre que John Kennedy a été assassiné.



« Robert Kennedy n’est plus qu’un avocat comme les autres » déclare Hoffa tout en interdisant que le drapeau des Teamsters soit abaissé à mi-mât comme le demande la décence.

Il y a eu un plus que des rumeurs sur le rôle de la Mafia dans l’assassinat mais aucune preuve.

Le nouveau président n’est pas intéressé par le crime organisé; pourtant, les résultats sont là : Robert Kennedy a amené devant les tribunaux 19 criminels en 1960 et 687 en 1963.



Rien n’y fait, on interdit même les écoutes électroniques. Avant de quitter son poste de procureur en 1964 pour devenir sénateur, Kennedy a la joie d’apprendre que Jimmy Hoffa à été condamné à treize ans de pénitencier pour fraude.

Tout va désormais beaucoup mieux pour la Mafia très soulagée; Robert Kennedy est devenu sénateur, son équipe démantelée, Hoover reparti vers une nouvelle marotte, les étudiants gauchistes et les Noirs revendicateurs. 

Il fait espionner Martin Luther King pendant des années.

Lansky disait à sa femme alors qu’ils écoutaient une émission sur la Mafia : « Nous sommes plus gros que US Steel ». Il était en-dessous de la réalité.

En terme de profits,  la Mafia et ses affiliés représentent alors le poids combiné de U.S. Steel, American Telephone and Telegraph Co., General Motors, Standard Oil of New Jersey, General Electric, Ford Motor Co., IBM, Chrysler et RCA.

Les agents du FBI spécialisés dans le crime organisé continuent à se renseigner et à utiliser l’écoute électronique illégale. Ils essaient de suivre la guerre complexe entre Joe Bonanno et les autres parrains.

En 1964, la Commission apprend que Joe Bonanno complote pour tuer trois des parrains.

Convoqué, il refuse de s’expliquer et est expulsé de la Commission. Il s’installe à Montréal dans sa succursale québécoise dont le gérant Cotroni est sérieusement embêté.

Le parrain de Buffalo dont relève la succursale de l’Ontario craint des empiétements sur son territoire, particulièrement à Toronto.




Cotroni ne peut offenser ni le parrain de Buffalo, ni Bonanno et encore moins la Commission de New York. Il souhaite demeurer à l’écart des hostilités.

Il est sauvé lorsque le Canada refuse en 1964 d’accepter l’homme d’affaires Bonanno et l’expulse aux États-Unis après un séjour de trois mois jours à Bordeaux où il est traité comme un roi par les détenus.

Retour à New York. Le 21 octobre, Bonanno disparaît. Pendant un an tout le monde attend que son cadavre ou du moins une partie apparaisse quelque part.

En fait c’est un Bonanno complet, en pleine forme, qui réapparaît dans l’Arizona où, dit-il, ses problèmes de santé qui s’annoncent très long, exigent le climat sain de cet État et et donc une  retraite prématurée.

En fait, Bonanno a promis de prendre une retraite en échange de sa vie. La Commission hésite à faire assassiner un parrain ce qui pourrait donner des idées à d’autres.

Bonanno à la retraite, Galante rongeant toujours son frein au pénitencier, Philip Rastelli devient le nouveau parrain.

Après l’assassinat de Martin Luther King et de Robert Kennedy, le gouvernement légalise en 1968 l’écoute électronique.

Cette fois, les flics peuvent utiliser les résultats devant un tribunal moyennant le respect de quelques principes sur la vie privée etc.

C’est une arme qui commence à faire rapidement ses preuves. Ils y vont à fond la caisse et posent des micros partout. Les mafiosi découvrent les joies des cabines téléphoniques.



Le FBI repère ces cabines et pose des micros. Les mafiosi découvrent la marche en plein air. Le FBI pose des micros sur des voitures banalisées qui longent leurs trajets préférés.

Seul bémol irritant, Hoover ordonne de ne pas partager leurs informations avec les détectives de New York, de Chicago etc., ou du moins de leur en dire le moins possible.

Les spécialistes du FBI ont maintenant l’organigramme complet des familles. Et un bon portrait de leur force.

Autour des années 70, la Mafia, le coeur italien du crime organisé, comprend entre 3,000 et 5,000 membres répartis dans une vingtaine de familles.

Plus 50,000 associés. La plupart sont à New York. Même si le FBI en sait beaucoup, il ne peut pas toucher aux capitaines et encore moins aux parrains.

Les parrains ne commettent jamais de crimes eux-mêmes. Ils donnent, à mots couverts, un ordre au capitaine qui en glisse un mot tout aussi couvert à un soldat de son équipe. Si on arrête le soldat, il ne dit rien.

Le procureur a les mains liés et derrière le dos. D’abord il ne peut pas dire au procès que l’accusé fait partie de la Mafia.

Il ne peut pas non plus parler des autres crimes que l’accusé a commis. Il ne peut parler que de celui pour lequel il est accusé spécifiquement.

Cet accusé est défendu par les poids lourds du barreau qui interrogent des témoins souffrant d’amnésies partielles ou générales.

Ceux dont la mémoire est bonne ont tendance à ne pas se présenter au tribunal, ni ailleurs.


G. Robert Blakey (1936 - ...)


Les anciens de l’équipe de Kennedy n’avaient pas abandonné, encouragés par le sénateur McClelland.

Comme tous les autres, l’avocat RobertBlakey est frustré devant ces procès perdus, ces sentences ridicules, ces pertes de temps à répétition.

En discutant avec ses collègues, il a une révélation: il faut attaquer l’organisation, la Mafia elle-même. Comment faire?

C’est à ce moment, dans l’indifférence générale, qu’il construit la grenade à fragmentation qui peut mutiler la Mafia.

Il tricote en effet une loi qui permet, quand un mafioso commet deux crimes (extorsion, meurtre, etc.) dans un laps de temps donné, de condamner son parrain.

Le procureur n’a pas à prouver que le parrain a lui-même commis ces crimes, mais seulement qu’il les a endossés, les a approuvés ou en a profité.

Le tout permettant de le condamner automatiquement à 20 ans de prison.

Il appelle son projet « RICO », du nom du gangster qui contrôlait une ville dans le film « Little Caesar » (1931), avec Edward G. Robinson. Blakey donne une définition plus acceptable  pour les législateurs (RICO : Racketeer Influenced Corrupt Organizations) qui votent la loi en 1970.

Les policiers, les procureurs et les Familles de la Mafia n’y accordent que peu attention. 

Les flics continuent à perfectionner l’écoute électronique et accumulent beaucoup d’informations en procédant à l’envers de l’enquête traditionnelle.

Normalement, on enquête sur un crime connu pour trouver un coupable inconnu. Ici, on connaît très bien les coupables; il faut les surveiller jusqu’à ce qu’ils commettent un autre crime qui pourrait les amener devant un tribunal.


The Mafia v. America



Toutes ces informations sont essentiellement américaines; très peu sur l’Europe, un peu sur le Canada dont le Québec, la succursale des Bonanno.




Cotroni et les Siciliens



Comme tout bon directeur de succursale, Vic exerce un pouvoir considérable sur son territoire mais doit se plier aux décisions du bureau chef de New York.

C’est néanmoins, comme l’écrit Peter Edwards dans Frères de sang, «l a ligue majeure selon les standards canadiens ».

Il envoie des millions par année à New York, fruits de ses profits dans la drogue, l’extorsion, les syndicats, etc.

Le problème principal de la succursale est le froid glacial entre Cotroni et le Sicilien Nick Rizzuto devenu membre de la mafia montréalaise au tournant des années soixante.

Ce dernier ne va plus aux mariages, aux réunions, aux baptêmes des membres de la famille.

Il ne fréquente que les autres Siciliens qui, comme lui, viennent de la province d’Agrigente, la partie la plus à l’ouest de la Sicile.

Parmi eux, des poids-lourds, les puissantes familles Caruana et Cuntrera.

Les Caruana ont vécu en Angleterre, au Venezuela avant de s’installer finalement au Canada. L‘autre famille, après un bref séjour à Montréal, s’est établie au Venezuela.

Où qu’elles soient, ces familles restent les partenaires des Rizutto. Tout ce beau monde ignore royalement les Calabrais.

Cotroni sait qu’ils font des affaires de drogue en Sicile et ailleurs sans rien lui dire. Dès mai 1972, Cotroni pense sérieusement à expulser Rizutto de ses rangs.





Vincenzo Cotroni (1911-1984), il est considéré comme l'un des fondateurs de la mafia montréalaise ainsi que son chef incontesté pendant plus de trente ans.



Les choses se corsent lors du décès accidentel de Luigi Greco en décembre.

Cotroni le remplace par Paolo Violi qui devient le numéro deux de la Mafia de Montréal.

Nicolo Rizutto est donc écarté de la haute direction ce qui lui permet d’éviter le feu des projecteurs de la CECO.

Le gouvernement avait chargé une commission d’étudier différents aspects de l’administration de la justice au Québec.

Lorsqu’elle remet son rapport en 1969, on apprend que le crime organisé est toujours présent à Montréal et qu’il est lié à la Mafia américaine.

Le gouvernement Bourassa crée alors la Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO) qui débute ses travaux à l’automne 1972.



La CECO



Première douche froide: un des premiers témoins, Pacifique Plante, annonce que, à quelques décès près, les chefs de la pègre sont les mêmes qu’à son époque. La criminalité dans la continuité.

Ainsi, Cotroni, qu’il a dénoncé dans les années 50, est toujours en poste. C’est d’ailleurs le seul mafioso de Montréal dont tous les Québécois connaissent le nom; il a même été dénoncé dans le manifeste du FLQ lors des évènements d’octobre 1970.



La crise d'Octobre est une série d'événements sociaux et politiques qui ont eu lieu en octobre 1970 au Québec, province du Canada.

Faisant suite à l'enlèvement de l'attaché commercial du Royaume-Uni James Richard Cross par une cellule armée du Front de libération du Québec (FLQ) le 5 octobre 1970, la crise d'Octobre fut marquée également par la lecture du Manifeste du FLQ à la télévision de Radio-Canada (8 octobre), par l'enlèvement du ministre provincial du Travail Pierre Laporte par une autre cellule felquiste (10 octobre), par la mise en place de la Loi des mesures de guerre canadiennes (15-16 octobre).



Le 4 juillet 1974, les Québécois voient enfin sur leur téléviseur le chef de la Mafia au Québec.

Et l’entendent. Si on peut dire. Après neuf jours de « témoignages », le téléspectateur attentif retient que Cotroni est à peu près certain de son nom, pour le reste c’est tellement flou qu’il récolte une année de prison pour outrage au tribunal.

Cotroni en prison, la succursale n’a plus de chef. Paolo Violi demande au bureau-chef de New-York s’il peut remplacer Cotroni.

New York aurait pu favoriser quelqu’un d’autre, Nick Rizutto par exemple. Ce n’est pas le cas, Violi est nommé remplaçant.

Nick Rizutto est insulté. Il déménage au Venezuela où habitent ses copains de la famille Cuntrera.




La Mafia au Canada.


Ils deviennent même citoyens de ce pays géographiquement prometteur (voisin de la Colombie) avec le genre de lois que les criminels apprécient : le Venezuela n’extrade pas ses citoyens. Vito Rizutto reste à Montréal, les Caruana aussi. Ils attendent.

Tous ces changements fournissent plein de sujets de conversations aux Calabrais de Montréal, aux Siciliens de la même ville, à ceux du Venezuela.

Quant aux Bonanno, comme d’ailleurs les autres familles de New York, leurs yeux, ou plutôt leurs oreilles, sont tournées vers le cimetière Saint-Michael.

À la fin de l’automne 1974, au cimetière Saint-Michael dans le Queens, une violente explosion fait sauter les portes du mausolée de Frank Costello, le viel ennemi de Carmine Galante. 

Toute la Mafia comprend : Carmine vient de sortir de prison.



Le mausolée de Frank Costello


Joe Bonnano toujours retraité en Arizona, son successeur « Rusty » Rastelli en prison, Galante prend, sans consulter personne, la tête de la famille Bonanno, la plus petite des cinq familles de New York avec 200 membres dont une vingtaine à Montréal.



Un problème de main d’œuvre



Premier problème sérieux de Galante : la main d’œuvre. La Petite Italie au sud de Manhattan a longtemps été la plus importante concentration d’Italiens hors d’Italie.

C’est fini; toutes les Petites Italie de l’Amérique du Nord, bassins de recrutement des futurs mafiosi, se vident; les Italiens déménagent en banlieue.

De plus, les mariages mixtes ont été tellement nombreux que la Commission décrète que les familles peuvent accepter ceux dont le père seulement est italien. Même du centre de l’Italie; même du nord.

Les jeunes criminels italiens sont moins intéressés à entrer dans une carrière qui les oblige à obéir aux mafiosi pendant cinq longues années avant d’être invités, peut-être, à devenir membres d’une famille.

Même devenus membres, les jeunes mafiosi, s’amollissent, s’américanisent, ont moins de respect pour leurs supérieurs.

Engueulé par un parrain, un jeune soldat, l’air boudeur, avait répondu : « Yeah, Whatever ».

Ving ans plus tôt, ce genre de réponse aurait été considéré comme un appel au suicide.

Les jeunes soldats continuent à tuer, sur ordre, parce qu’ils n’ont pas le choix, mais sans mettre du coeur à l’ouvrage.



Les traditions s’en vont à vau-l’eau.

Ce manque de qualification de la main d’oeuvre est d’autant plus inquiétant pour Galante qu’il veut reprendre sa place d’homme clé dans l’axe Montréal-New-York du trafic d’héroïne.

Or, les condamnations pour trafic d’héroïne vont facilement chercher dans les deux dizaines d’années de prison. Ces jeunes mafiosi sous les ordres de Galante seront-ils fiables ?

Bien sûr, le code du silence, l’Omerta, fait partie de l’ADN de la Mafia. Briser ce code et c’est la mort automatique précédée par une variété de tortures laissée à la discrétion de l’exécuteur.

Ce code était d’autant plus efficace que le délateur ne pouvait compter sur la justice pour le protéger. 

Or, ce n’est plus le cas; depuis 1970, Washington a mis pied un programme efficace, le Federal Witness Security Program.

Les criminels qui témoignent contre leurs complices sont certains de survivre, s’ils restent dans le programme.

Le gouvernement assure aux délateurs et à leurs proches, épouses, enfants, nouvelles identités, re localisation, argent, travail.



Les « Zips »



Lors de la grande réunion de Palerme en 1957, Galante avait été très impressionné par les soldats dressés dans les traditions de la Mafia sicilienne: respect des boss, obéissance et violence.



Pendant le long séjour de Galante en prison, les parrains siciliens, en vertu des accords de Palerme, ont envoyé des hommes aux États-Unis via Montréal et Niagara Falls. Vic Cotroni en a fait passer un millier.

Ils ont ouvert des pizzérias un peu partout aux États-Unis. Ils mènent une vie tranquille, se tiennent entre eux.

On les appelle les « Zips »à cause de la rapidité avec laquelle ils parlent leur dialecte sicilien.

Ils attendent que les parrains de la Sicile réorganisent le pipeline de la drogue.
Il y a eu en effet un coup dur.

Depuis les accords de Palerme, la French Connection avait graduellement augmenté les envois d’héroïne aux États-Unis.

Puis, en 1972 la French Connection s’était effondrée sous l’action coordonnée des autorités américaines, française, canadienne et italienne : six gros laboratoires de transformation de morphine-base en héroïne dans la banlieue de Marseille ont été fermés.

Les Siciliens avaient déjà la distribution, ils vont prendre le contrôle de la production en construisant des raffineries perfectionnés en Italie.

Elles sont bien équipées, bien approvisionnées, avec de remarquables chimistes (souvent des anciens de la French Connection) et une énorme capacité de production. 

Une seule d’entre elle dans la ville touristique de San Remo, pourra fournir cinquante kilos d’héroïne par semaine.

À la fin de 1976, de la Turquie à New York, tout le monde est prêt, sauf Montréal.



La fin de Violi



La CECO poursuit ses auditions. Le nouveau chef Violi comparaît le 2 décembre 75.

Il est beaucoup plus bref que Cotroni : une phrase pour dire qu’il ne refuse pas de témoigner mais qu’il n’a rien à dire. Le résultat est le même: outrage au tribunal et prison.

À défaut du témoignage de Violi, la CECO fait jouer des extraits choisis d’enregistrements faits par son locataire et agent de la SQ, au-dessus du club social où il passe de longues heures et papote.

Cette faille dans la sécurité est déjà très très sérieuse dans la Mafia. Ça s’aggrave quand la pègre l’écoute dénigrer ses rivaux et à quel point Violi est cheap : il profite des mariages dans la communauté italienne pour envoyer ses hommes dévaliser les maisons pendant la cérémonie...



Bavard, cheap, imprudent, c’est beaucoup pour celui qui veut remplacer Cotroni.

Le jour de la Saint-Valentin 1976, Pietro Sciarra le conseiller de Violi, amène sa femme assister à la projection de la version italienne du Parrain II.

En sortant du cinéma, un homme portant une cagoule l’abat d’un coup de 12. La guerre contre Violi est déclanché.

Pendant l’emprisonnement de Vic Cotroni et de Paolo Violi, le frère de ce dernier, Francesco, veille aux intérêts de la succursale.

Le 8 février 1977, il est abattu dans son bureau de Rivière-des-Prairies. Lorsque Violi est libéré en novembre, son organisation est en miettes.

Le 22 janvier 1978, il se rend au bar Jean Talon, joue aux cartes toute la journée.

Pendant la soirée, un individu entre et l’abat de deux coups de feu. Contre toutes les règles, Violi tournait volontairement le dos à la porte.

Le dernier obstacle au contrôle de la Mafia au Québec par les Siciliens vient de tomber.

Nicolo, Vito, quittent le Venezuela et reviennent à Montréal. Ce qui reste de l’organisation Cotroni est maintenant contrôlé par les Siciliens.

Incidemment, la famille Bonanno a sûrement approuvé cette prise de contrôle. À toutes fins pratiques, Vic est à la retraite. Il ne garde que son titre.

En 1977, le Time a fait sa couverture avec la Mafia. Profit brut : 48 milliards; profit net : 24 milliards.

La compagnie Exxon est plus grosse (51 milliards), mais son profit net est de 5%.



« The Mafia : Big, Bad and Booming »


À New York, par exemple, pratiquement tous ceux qui prennent un repas leur paient une taxe.

Les Genovese contrôlent le poisson, les Bonanno, les Lucchese et les Gambino, le boeuf et la volaille. Ils sont partout, dans le port, la construction, la restauration.

Les flics n’y ont pas accordé d’importance, mais les Bonanno, plus précisément leurs alliés siciliens, sont aussi dans la pizza.

Et, cette même année, les Caruana, les Cuntrera et les Rizutto posent le dernier boulon du pipeline de l’héroïne qui aboutit dans les pizzérias des États-Unis.

C’est un déferlement d’héroïne comme l’Amérique n’en a jamais connu. Galante fait des millions.

Il a engagé des Zips comme gardes de corps, sûr de leur loyauté. Oui et non.

Ce sont des mafiosi de Sicile, ils peuvent êtres loyaux à Galante, mais leur leur boss ultime ne peut pas être Galante, il est forcément en Sicile.

Pour déterminer la qualité de l’héroïne, Galante invente le « black man test » : un héroïnomane noir est kidnappé.

Puis on lui injecte une double dose; s’il devient comateux à l’intérieur d’un laps de temps spécifique, on juge que l’héroïne a la pureté désirée.

Beaucoup de mafiosi sont mal à l’aise avec toute cette drogue qui attire l’attention de la police. 

Pas Galante. La drogue est la clé du pouvoir parce qu’elle génère des profits aussi rapides que considérables.



D’ailleurs ce n’est pas suffisant pour lui; il veut prendre le contrôle des opérations de drogue des autres familles.

En 1978, Galante passe à l’offensive; il fait abattre au moins huit trafiquants de la famille Genovese.

La Commission n’apprécie pas. De plus, Galante a gardé pour lui les loyers que les Siciliens devaient payer pour le droit d’opérer en Amérique.

Convoqué à deux reprises par la Commission, Galante leur répond : « Qui d’entre vous est prêt à s’opposer à moi ? ».

Finalement, pas mal tout le monde. Les autres parrains sont consultés, y compris Rusty Rastelli et Joe Bonanno. Ils sont unanimes, Galante doit mourir.

Le 12 juillet 1979, Galante termine son repas au restaurant Joe & Mary à Brooklyn. Il allume son éternel cigare.

Soudain, trois hommes masqués font irruption et, armés de fusils à pompe, tirent sur le Parrain. Ses deux gardes du corps, des zips, tirent aussi sur Galante. Il meurt, criblé de douze impacts.


La mort de Galante le 12 juillet 1979.


Les policiers ont remarqué une recrudescence à grande échelle du trafic de drogue à Montréal.

En effet, les Siciliens se déchaînent; le hashish du Pakistan et du Liban, l’héroïne de première qualité de Sicile et de Thaïlande, la cocaïne de l’Amérique du sud, entrent dans le port de Montréal.

Puis, une pause dans le trafic de drogue pour Vito Rizutto. Il doit aller tuer trois gars à New York.

Le parrain des Bonanno, Rastelli, qui est en prison, est de plus en plus contesté. Parmi la quinzaine de capitaines de la famille, trois des plus importants n’en veulent plus.

Loyal à Rastelli, Joe Massino, un autre capitaine important, demande à la Commission la permission de régler le problème à l’ancienne. On lui demande de régler ça sans effusion de sang.

Négociations. Rencontres. Impossible. Il retourne à la Commission car les trois capitaines veulent maintenant renverser Rastelli. La Commission lui dit qu’il peut défendre sa famille.

Massino orchestre le meurtre avec « George from Canada » (Gerlanda Sciascia), l’homme qui fait la liaison avec la succursale de Montréal.



Le carnage



Le 5 mai 1981, Vito Rizutto, George et un autre mafioso, portant des masques de ski, se cachent dans un club social de Brooklyn.

Les trois capitaines rebelles ont été persuadés de venir y discuter des problèmes de la famille.

Vito est le premier à sortir de sa planque (une grande garde-robe) en criant : « les mains en l’air, c’est un hold-up ». Puis c’est le carnage. Les trois capitaines sont tués.



Les tueurs quittent immédiatement. Le lendemain, ils sont au Canada. Une autre équipe arrive pour se débarrasser des cadavres.

Les Bonanno avaient été longtemps la famille la plus unie d’Amérique. C’est fini. Mais un autre choc les attend.

Le capitaine Sonny Black voulait introniser dans la Mafia un de ses associés, le voleur de bijoux Donnie Brasco, qu’il apprécie depuis six ans.

C’est trop pour Donnie Brasco (de son vrai nom Joe Pistone).

Ses collègues du FBI doivent le retirer immédiatement. Le 26 juillet, le FBI avertit Sonny Black.

L’histoire de Joe Pistone a été racontée dans le film « Donnie Brasco », avec Johnny Depp. « Sonny Black » paie sa confiance de sa vie. 



Le témoignage de l’agent Pistone envoie une cinquantaine de mafiosi devant les tribunaux. Les Bonanno deviennent les lépreux de la Mafia.

La succursale du Québec prend ses distances au point de se comporter comme une famille autonome. Et la famille autonome s’occupe de drogue.

Vers 1982 l’organisation Caruana-Cuntrera transporte trois mille kilos d’héroïne par année, la moitié de la consommation du pays.

En six ans, ils blanchissent 33 millions de dollars américains provenant de la drogue.

Elle transite par les pizzerias des Zips qui occupent des enclaves exclusives de la Mafia américaine.

Pendant que la Mafia s’enrichit, la justice américaine a enfin trouvé comment abattre les parrains.

À travers les États-Unis, un millier de pros travaille ensemble dans des escouades contre le crime organisé.

L’écoute électronique donne des tonnes d’informations; 4 000 criminels sont dans le tout aussi efficace programme de protection des témoins.

En conséquence plusieurs mafiosi sont derrière les barreaux. Ils sont aussitôt remplacés.

C’est comme si, de temps en temps, on emprisonnait un employé ou un boss de Bombardier. C’est une corporation; elle va trouver des remplaçants. 

Tant qu’il y aura des Familles, il y aura toujours du monde pour assurer la succession. Bref, les flics gagnent toutes les batailles mais perdent la guerre.

Robert Blakey, véritable preacher itinérant, continue à donner des séminars sur le crime organisé dans les facultés de droit partout au pays.

« Ce sont les organisations qui rendent possible le crime organisé » répète-t-il chaque fois.



Ce qu’il faut c’est envoyer en prison, en même temps, les chefs d’une famille et ses joueurs clés, sabotant ainsi toutes leurs opérations.

En août 1980, à l’Université Cornell, il remarque dans sa classe deux élèves qui tranchent sur les autres.

« Sûrement des agents du FBI ». Blakey se déchaîne et donne un de ses meilleurs exposés sur RICO.

Un des deux agents se tourne vers Kossler un des boss du FBI de New York et lui dit : « Tu sais sais, il a entièrement raison ».

À partir de ce moment, la guerre du FBI contre la Mafia est transformée.

Kossler assigne une escouade pour chaque famille de la Mafia : leur mission, tout savoir sur cette famille, ses capitaines, sa chaîne de commandement, amasser des preuves de ses rackets etc.

Chaque escouade travaille étroitement avec les équipes de surveillance et d’écoute électronique. 

Blakey leur recommande d’utiliser les micros pour obtenir des preuves d’un « pattern of racketeering » et non de crimes individuels. Il ne s’agit plus d’additionner les arrestations du menu fretin au jour le jour.

À la fin de l’année 1980, ils sont prêts. La grande offensive de la loi est prête à commencer. 




Sur la ligne de front: 270 agents du FBI, une centaine de détectives spécialisés, des douzaines d’enquêteurs du OCTF (Organized Crime Task Force) de New York. En face, 1000 mafiosi à surveiller plus 5000 associés, chaque mafioso ayant entre cinq à dix associés.

Une bonne nouvelle en 1981, la Cour suprême donne une interprétation généreuse du pouvoir fédéral dans le cas de RICO.

Et encore une bonne nouvelle en 1982: le président Reagan ordonne au FBI de collaborer étroitement avec tout le monde contre la Mafia ce qui veut dire aussi partager leurs informations, une nouveauté.

Grâce à RICO, de longues peines frappent les parrains de Los Angeles, de Cleveland et de la Nouvelle-Orléans.

Mais ce sont des parrains mineurs. Aucune commune mesure avec les parrains de la Commission de New York, la capitale de la Mafia. En fait, ils vont tomber à cause d’un succès littéraire.



Rudolph Giuliani



"Un homme d’honneur", l’autobiographie de Joseph Bonanno est l’événement littéraire de l’année 1983.

Parmi ses lecteurs fascinés, les autres parrains et, pour une raison différente, Rudolph Giuliani, un jeune procureur d’une ambition dévorante.


Rudolph Giuliani (1944 -...)


On peut y lire plusieurs passages sur la Commission dont la Mafia a toujours nié l’existence. Giuliani dira plus tard : « Il me semblait que s’il admettait l’existence de la Commission, on pouvait se servir de cet aveu pour amener les parrains en cour ».

C’est là qu’il réalise que RICO, peu compris et encore moins utilisé, peut être l’arme de destruction massive contre la Mafia. Il était temps.

C’est la combinaison gagnante: un prof de droit qui connaît RICO sur le bout des doigts parce qu’il en est le papa, des flics qui, en se concentrant sur les familles plutôt que les individus, ont cueilli des tonnes de preuves et un procureur capable de fusionner tous ces éléments pour attaquer les cinq familles en même temps.

Elles ont chacune leur territoire mais dans les gros projets de construction, elles collaborent étroitement pour extorquer tout le monde. L’équipe décide de mettre le paquet sur les compagnies de ciment à New York.



Le procès de la Commission



Dans les mois et les années qui suivent, ils documentent comment quatre familles (les Bonanno sont encore des lépreux) ont dirigé l’extorsion des compagnies de ciment, en ont profité et forcé tout le monde à payer une taxe à la Mafia.

La mère de tous les cas RICO, disent les flics. Giuliani est d’accord et ajoute : « Ce serait bien d’avoir un meutre ».

D’autres flics en ont un, celui de Galante. Ils ont relevé une empreinte de la paume de l’un des tueurs, enregistré "par hasard" une cassette de son arrivée au club des Gambino, son accueil par des Bonanno en territoire Gambino.

Bref, la Commission est derrière le crime.






Le procès des parrains



Le 25 février 85, les parrains de New York sont arrêtés (moins Rastelli, en prison, et Gigante, réfugié dans un hôpital psychiatrique).

Durant le procès, les parrains, admetttent l’existence de la Commission mais nient qu’elle soit impliquée dans le crime. N’importe quoi! Giuliani a l’équivalent légal d’une tonne de briques : 150 enregistrements choisis judicieusement parmi des milliers, 85 témoins, 300 heures de surveillance, etc.

Le 19 novembre 1986, les parrains des familles Colombo, Genovese et Lucchese sont trouvé coupables.

Le jury déclare que oui, la Mafia existe, qu’elle est une organisation criminelle, qu’elle utilise la violence et le meurtre pour atteindre ses buts, qu’elle est dirigée par une Commission, que les accusés en font partie, que ces mêmes accusés ont conspiré pour commettre des actes criminels dont l’extortion des compagnies de ciment, et d’être collectivement coupable du meurtre de Galante.


RICO a de longues dents aiguisées. Ils sont condamnés à 100 ans de pénitencier.
Pour des raisons indépendantes de sa volonté, Paul Castellano, le parrain des Gambino, n’est pas parmi les accusés; il vient d’être assassiné en face de son steakhouse favori par John Gotti.

Alors que RICO frappe une dizaine de villes dont Detroit et la Nouvelle-Orléans, fait emprisonner 200 capitaines et parrains, décapite la Pizza Connection, en 1987, la justice oublie les Bonanno.

Vers 1988, le FBI fusionne même l’escouade Bonanno avec celle de la famille Colombo qui semble, elle aussi, en piteux état.

Le règne désastreux de Rusty Rastelli se termine en 1991 lorsqu’il meurt du cancer du foie dans un hôpital de prison.

Quand Joseph Massino lui succède, l’héritage Bonanno est sérieusement hypothéqué. La famille Bonanno a été humiliée jusqu’à l’os par Joe Pistone.



Joseph Pistone (1939 - ...), est un ancien agent du FBI qui a travaillé pendant près de six ans sous couverture, de 1976 à 1981, afin d'infiltrer la Famille Bonanno et, à un degré moindre, la Famille Colombo, deux des cinq familles de la Mafia de New York.


Mais du moins elle s’enorgueillit du fait qu’aucun de ses membres n’ait jamais été un mouchard.

John Gotti, le parrain des Gambino, vient justement de partir pour le pénitencier suite au témoignage de son sous-chef.

Massino prend des mesures radicales: il ferme les clubs sociaux de la famille, interdit qu’on prononce son nom, n’assiste plus aux baptêmes, aux mariages, aux enterrements des mafiosi et fait de la discrétion la devise de la famille. Ça marche.

La famille reprend sa place au sein de la Commission dont Massino devient l’aîné, les autres parrains étant tous en tôle.

Dans les années 90, pendant que les parrains des autres familles font l’aller-retour entre leur foyer et le tribunal, Massino se mérite le surnom de « the Last Don ».

Il reçoit toujours des millions des Siciliens de Montréal que Lee Lamothe et Adrian Humphrey, dans leur livre « La Sixième famille », considèrent comme indépendants.



C’est le monde à l’envers; à la fin des années 90, la succursale de Montréal, une vingtaine de membres, fait plus d’argent que le bureau-chef à New York. 

Elle a aussi beaucoup plus de contacts internationaux, aussi bien en Sicile qu’en Colombie.

Si la famille Bonanno n’en est pas encore consciente, elle va bientôt l’être.

En 1999, Massino fait exécuter George le Canadien. Les Siciliens sont en rage. Massino essaie de réparer les pots cassés.

D’autant plus qu’ils n’envoient plus d’argent à New York. Massino délègue son sous-chef et beau-frère Sal Vitale à Montréal.

Que ce soit le sous-chef qui se déplace est révélateur de l’importance de Montréal. Il a une offre qui devrait faire plaisir à Vito.

Depuis la mort de Cotroni et de Violi, la famille Bonanno n’a pas, du moins officiellement, nommé de remplaçant. Donc, toujours officiellement, il n’y a pas de capitaine à Montréal, uniquement des soldats.


Vitale offre à Vito le poste de capitaine de la succursale. Vito refuse gentilment en disant que tout le monde est égal à Montréal.

Inouï ! L’équivalent d’une claque dans le front des Bonanno. Après 50 ans de fidélité à la famille Bonanno, Montréal prend définitivement ses distances. Ironie de la chose, c’est New York qui va trahir Rizzuto et causer sa perte.

Depuis le milieu des années 90, l’escouade sent que quelque chose se passe dans la famille et, en 1996, l’escouade Bonanno redevient indépendante. Surveillance, écoutes électroniques, rien.

Après deux ans d’efforts, toujours rien. Pas d’informateurs, des banalités sur les écoutes.

L’escouade décide de reprendre la bonne vieille technique qui a fait tomber Capone, les factures.

Long travail de moine. Massino prouve par exemple que lui et son épouse ont gagné 500 000 $ à la loterie en quatre ans.

Évidemment ils ont acheté les billets des gagnants ! Puis l’escouade trouve quelqu’un qui blanchit l’argent de la famille.

Il parle. La piste mène à un homme de Bonanno; il accepte de devenir délateur. Il est suivi d’un autre délateur. Puis c’est l’avalanche.

En 2003 Massino et Sal Vitale sont accusés du meurtre de « Sonny Black » et de violations à la loi RICO. 

Sal Vitale, le sous-chef qui se fait écoeurer par Massino depuis des années, décide de se mettre à table. 

Il en a long à dire sur Massino. En particulier il signale le petit cimetière particulier des Bonanno, utilisé dans les années 80 et où le FBI avait déjà trouvé le corps d’un des capitaines tués en mai 1981. 

Le FBI retourne fouiller. Il y a d’autres cadavres, dont ceux des deux autres capitaines.


Joseph Massino (1943 - ...)


En juillet 2004, le parrain Joseph Massino, est reconnu coupable d’avoir ordonné sept règlements de compte dont l’embuscade mortelle des trois capitaines.

Ce verdict entraîne automatiquement une sentence d’emprisonnement à vie.

Mais il y a mieux (ou pire) : le meurtre de George le Canadien a eu lieu en 1999 alors que la peine de mort a été réintroduite dans l’État. Le procureur signale qu’il va demander la peine de mort contre Massino.

Incroyable : Massino, le parrain lui-même, devient délateur. En juin 2005, il confesse le meurtre de George le Canadien et dit tout ce qu’il sait sur Vito Rizutto, ce qui est beaucoup car il était là lors de la mort des trois capitaines.

Arrêté en 2006, extradé aux États-Unis, Vito plaide coupable en mai 2007. Il est condamné à 10 ans de pénitencier. Dans les années qui suivent, son fils Nick Jr. et son père Nicolo, sont assassinés.

Paolo Renda, le consigliere de la famille, a disparu. Quant au clan Cuntrera-Caruana, les principaux acteurs sont en prison.

Vito Rizutto est sorti de prison le 5 octobre 2012. Il est décédé d’un cancer du poumon en décembre 2013.

Joe Bonanno, le fondateur de la famille, est mort dans son lit en 2002 à l’âge de 97 ans.

En 1943, on avait prédit la fin de la Mafia de Chicago lorsque sept de ses dirigeants avaient été envoyés en prison.



Suite aux révélations de Valachi en 1963, le glas semblait sonné pour la Mafia ; même chose après le procès des parrains dans les années 80-90. Aucun n’a eu un impact durable.

Richard Hammer écrivait : « Peut-être que le seul ingrédient nécessaire pour une campagne victorieuse contre la pègre est l’existence d’un climat moral qui ne tolère plus la corruption.

Mais le « tone » moral d’une société est donné par ses leaders dans le milieu politique, d’affaires et syndical ». (The Illustrated History of Organized Crime, p. 356)









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